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L’homme, une aventure

Vingt ans, première vocation : marin. Une nuit à la barre, sur la Baltique, il fait le point sur sa vie. L’éternel roulis ravive une obsédante nostalgie : raconter. Il aime la mer. Bien plus, transmettre ses émotions. Composer ? Peindre ? Écrire ? Trop tard, selon sa propre estimation. Quoi d’autre ? Filmer ! C’est encore à sa portée. Sa décision est prise. Pierre Schoendoerffer deviendra cinéaste. Le S.S. Anita Hans, caboteur suédois de Västervick, s’en prend aux étoiles ; il perd un des siens.

« Le cinéma, c’est Le Château de Kafka. Pour y entrer, il faut être déjà dedans. » Pierre Schoendoerffer retourne son dilemme, frappe à toutes les portes, n’arrive à rien. Un jour, lisant Le Figaro, la nécro d’un caméraman de l’armée mort en Indochine le frappe. Serge Bromberger dresse un portrait marquant de Georges Kowal. « Ma dernière chance ! Je vais aller le remplacer. » Formation rudimentaire au Service Cinématographique des Armées du fort d’Ivry. Or le correspondant de guerre doit se porter volontaire. Cela oblige et lie, engage et compromet. Celui qu’on va bientôt appeler « Schoen », a t-il mesuré tous les risques ? Essuyer la moiteur de la jungle, s’embourber dans les rizières, se noyer dans les herbes à éléphants, franchir des arroyos, ce vent chaud du Laos… malheur à celui qui tombe, déjà bouffé par les insectes, appuyer des paras, des feuilles bougent, un voltigeur fait signe, remonter la Bell & Howell, la colonne se fige, rouleau Kodak, se desserre, pellicule flamme, reprend sa progression, le reflet d’un canon, capter l’embuscade, une minute de magasin, sentir venir les chocs, assurer son plan : vingt secondes, pas plus, réagir aux détonations de l’assaut, la rafale est partie, sauver un geste, anéanti… L’œil s’aiguise, une infiltration, les Viets ! Tire bordel ! Recomposer un plan, les balles crépitent, le sang gicle, la furieuse mêlée, la filmer, vite !

Le reportage impose un point de vue. On filme la guerre d’un côté ou de l’autre. Pas question de franchir la ligne. Expérience radicale, principe intangible pour l’auteur de La 317e section (1965). Durant ce repli linéaire qui sidéra Fuller – c’est dire – où reportage et fiction s’exaltent, se corrigent, la caméra – un soldat anonyme – jamais ne se démarque de la section, ne la trahit. Pierre Schoendoerffer s’y montre plus intransigeant que ses deux puissants modèles, Objective, Burma !/Aventures en Birmanie (1946) de Walsh et Men in War/Cote 465 (1956) d’Anthony Mann, patrons du premier opus de son pentateuque colonial, mais qui, eux, faussent compagnie, pour quelques plans, à leurs hommes.

Après La Passe du diable (avec Jacques Dupont, 1956), Ramuntcho (1958) et Pêcheur d’Islande (1959), sa carrière est au point mort. Pierre Schoendoerffer avait-il le choix ? Pouvait-il contourner l’expérience qui le fit être lui-même et un peu plus que lui-même ? Ne pas la recouvrer ? Elle modèle sa destinée : la guerre d’Indochine secoue sa vie. Sa cosmologie, désormais. Il en ressort indemne mais si influencé. Aventure essentielle, son dénouement le laisse seul, inconsolé. Récit d’abord, pour être mis en scène, La 317e section décale les dates du roman – une semaine en 1953 – pour se caler sur la date butoir plus pathétique du 7 mai 1954 : la chute de Diên Biên Phu. Découragée, la section l’apprend sur son poste radio émetteur. La fâcheuse cuvette. Schœn y était. Il saute en parachute le 18 mars pour rejoindre le photographe Jean Péraud, son guide, résistant rescapé des camps. Captifs après la reddition, ils s’évadent une nuit en sautant d’un camion, Schœn est repris, Péraud s’enfuit seul. Qu’est-il devenu ? On ne le saura jamais. Trou noir de sa voie lactée, sa disparition hante l’œuvre de Pierre Schoendoerffer, la dispose à la mélancolie. Le ressouvenir du Crabe-Tambour, héros éponyme de l’autre odyssée coloniale, assiège le commandant et le médecin d’un escorteur d’escadre. Leurs flash-backs recollent les morceaux de leur histoire commune éclatée, à l’image d’une France coloniale brisée. Leur présent transit sur les bancs de Terre-Neuve, leur passé fermente depuis l’Indo, s’ébouillante sous le soleil de l’absurde avec le putsch des généraux. Les lignes imaginaires divergentes du récit – le Crabe-Tambour, mythe ? idéal ? vision ?, n’existe que dans les flash-backs – convergent à nouveau vers un présent qui retient le passé. Brûlé par un cancer, le commandant rattrape enfin le Crabe-Tambour qui pêche dans les parages. In extremis, il peut lui dire adieu. Deux bateaux les séparent, l’un militaire, l’autre un chalutier : retranchements de leurs résolutions passées, écartèlement de notre point de vue sur deux êtres exilés d’eux-mêmes ; remués par le roulement du monde.

L’Honneur d’un capitaine (1982) et Diên Biên Phu (1992) se recentrent, eux, sur une scène fixe, une salle d’audience pour le premier – on y juge un capitaine –, le camp retranché pour le second, mais inversent leur rapport relativement à leur théâtre des opérations : extérieur au prétoire, le djebel algérien refait surface grâce aux flash-backs ; inhérent au siège du camp que nous quittons par intervalle pour évaluer l’affairement d’Hanoï. Là-haut, un roi au-dessus des nuages (2003), dernier mirage sur l’évanouissement de Péraud, achève le puzzle colonial.

Filmant l’effritement fatal d’un rêve de la France, le premier regard de Pierre Schoendoerffer, son premier trait de cinéaste, fut de filmer la souffrance des hommes et leur mort en chemin. Un empire se délite sous chacun de leur pas ; ce sont tous des soldats. Leur sort n’est jamais réglé sans que celui du monde le soit. Il prend pour eux la forme de purs mouvements. Typhon, le projet échoué du roman actualisé de Conrad, larguait des travailleurs vietnamiens sur une large courbe du globe entre Gdynia et Haiphong. Qu’ils se déplacent d’un point à un autre, encouragent, n’ayant plus rien à perdre, le déraisonnable (Objectif : 500 millions), qu’ils soient harcelés par le passé, encerclés, lâchés, font-ils ce rêve fiévreux d’un foyer où s’arc-bouter – là s’affronta la tourmente – pour ne pas dégrader leur aventure ?

Pierre Gabaston

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