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Une histoire de la visibilité

Le cinéma s’est, durant sa brève histoire, fait le témoin de cette volonté humaine de visibilité totale et de ce fantasme de contrôle absolu par la vision, objectifs qui furent progressivement facilités par les évolutions techniques de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Ce projet est évidemment une construction politique désormais ancienne mais que la naissance de la télévision puis d’internet a indiscutablement accélérée. C’est bien ce dont a exemplairement témoigné le septième art depuis Fritz Lang (Le Testament du docteur Mabuse, La Cinquième victime, Le Diabolique Docteur Mabuse) dont on a pu dire qu’il avait compris qu’on ne regardait pas la télévision mais que celle-ci nous regardait. Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour) avait, lui, eu l’intuition que le spectateur moderne se transformait progressivement en voyeur, espionnant l’intimité des autres. Le panoptisme généralisé a été rendu possible avec le quadrillage permis par la technologie moderne, technologie grâce à laquelle rien désormais ne pouvait échapper au regard du pouvoir. Comment se cacher dans une société de la transparence absolue ? C’est le sujet, et la raison d’être, de suspenses comme Ennemi d’État de Tony Scott ou La Vengeance dans la peau dont le personnage principal, l’agent secret Jason Bourne, se distingue par sa capacité à demeurer invisible alors que tout s’oppose désormais à cette possibilité. Policiers et truands d’I*nfernal Affairs* d’Andrew Lau et Alan Mak, occupés à se repérer, se traquer et se suivre grâce aux techniques modernes de surveillance, voient leur destin se transmuer en « traçabilité ». Un tueur dans la foule de Larry Peerce, réalisé en 1976, apparaît ainsi, étonnament, comme le témoignage et la métaphore d’un système, désormais lointain, dans lequel certains endroits échapperaient encore à une visibilité totale. Avec Minority Report, Steven Spielberg a imaginé élargir ce désir d’omnivision à celui de clairvoyance, voir le futur autant que le présent. Un certain cinéma, engagé, d’avant-garde, a, lui, dénoncé le triomphe d’un monde de caméras de surveillance épinglant nos existences.

Le principe même du Blow Up d’Antonioni, pastiché et décliné par Brian de Palma (Blow Out) ou Francis Ford Coppola (Conversation secrète), postule le principe (le fantasme ?) que la vérité, donc la solution du mystère et la clef du réel, se trouve forcément dans l’image… ou dans le son. Jacques Tati fut de ceux qui eurent l’intuition de ce dont témoignait l’architecture de la transparence, ce Paris de portes vitrées et de bureaux paysagers, dans son chef-d’œuvre Playtime. Et, comment la télévision met désormais en scène nos vies est bien sûr le sujet, littéral, de The Truman Show de Peter Weir ou, plus allégorique, du Reality de Matteo Garrone. On peut ainsi constater comment le cinéma a rendu compte, avec ses moyens, de cette profonde transformation du regard.

Jean-François Rauger

Dans les salles

Films, rencontres, conférences, spectacles

Du 2 au 19 janvier 2014

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