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Admirable Michel Piccoli

« Extravagant ! C’est extravagant, non ? » L’expression revient souvent dans sa bouche, exprimant un sentiment permanent de curiosité, d’interrogation sur le monde et les choses. S’il y a un homme qui n’est jamais blasé, c’est bien Michel Piccoli. Pourtant ses états de service l’autoriseraient à se mettre à distance, à prendre du recul en se contentant de vivre de sa rente symbolique. Il n’en est rien, car cela n’est pas son genre. Michel Piccoli garde en lui une capacité d’étonnement presque enfantine qui force l’admiration. Comment fait-il ? Mystère. Cet état d’enfance lui a permis de traverser quelques décennies de cinéma, pas moins de six, et d’en parcourir tout le spectre : de Sautet à Godard, de Boisset et Rouffio à Granier-Deferre, sans oublier ces deux ogres que furent Luis Buñuel et Marco Ferreri, auxquels il fut fidèle. Et puis : Demy, Costa-Gavras, Louis Malle, Jacques Doillon, Rivette, Hitchcock, Pascal Bonitzer, Youssef Chahine, Leos Carax, Ruiz, Manoel de Oliveira et plus récemment Nanni Moretti et son Habemus Papam. La liste est trop longue.

Le plaisir enfantin du jeu

Cette forme d’incrédulité ou de candeur, ce questionnement enfantin est à la base de sa méthode, qui n’en est évidemment pas une. Plus précisément de son approche du métier d’acteur : disponibilité à toute épreuve, goût pour l’extravagance justement, humilité vraie qui lui permet de suivre presque aveuglément toute sorte d’aventure artistique. Piccoli, comme son comparse Mastroianni, incarne idéalement cet « état d’acteur » : aimer jouer, aimer être un autre, aimer se glisser dans d’autres mondes par des portes dérobées.

Combien de films à son actif ? Plus de deux cents. En incluant les nombreuses télévisions qui jalonnent les années cinquante, mais sans compter ses nombreux rôles au théâtre. Et puis, en 1963, LA révélation : son rôle dans Le Mépris, voilà tout juste un demi-siècle. À propos de Rafle sur la ville de Pierre Chenal (1958), dans lequel joue Michel Piccoli (il est inspecteur de police et meurt à la fin en se couchant sur une grenade dans les locaux de la P.J.), Godard avait écrit dans les Cahiers du cinéma en avril 1958 : « Admirable Michel Piccoli » Il s’en est souvenu au moment de confier le rôle de Paul Javal, le scénariste marié à Camille, la sublime Camille interprétée par Brigitte Bardot. Paul Javal, comme chacun sait, c’est Godard déguisé en Piccoli. Un rôle qui compte dans une vie d’acteur. « Le Mépris, disait Piccoli, est une œuvre entièrement autobiographique de Godard, autobiographique de ce moment de sa vie. Il raconte un moment de douleur, de mise en question de soi-même vis-à-vis de l’amour, de la littérature, du cinéma, de l’argent. Je pense que c’était un moment d’inquiétude tout à fait particulier de la vie de Godard. »

Fritz Lang écrivit à Michel Piccoli en août 1963, depuis Beverly Hills en Californie : « Jean-Luc a certainement eu un de ses plus beaux jours quand il vous a choisi pour le rôle de Paul (…) Quand je pense à votre grande scène à l’intérieur de Malaparte ou aux scènes que nous avons eues ensemble, je sentais toujours que ce n’était pas un acteur jouant un rôle, mais que c’était un homme vivant, cherchant sa vocation, son âme véritable, et souffrant. » Peut-on imaginer plus beau compliment ? Godard lui-même ne fut pas avare d’éloge : « J’ai pris Piccoli parce que j’avais besoin d’un très, très bon acteur. Il a un rôle difficile et il le joue très bien. Personne ne s’aperçoit qu’il est remarquable, parce qu’il a un rôle tout en détails. » Qu’est-ce qui était difficile ? D’être le mari trompé de Camille Javal ? De jouer un rôle d’homme mûr, délaissé par la sublime Bardot ? D’incarner le doute, le secret d’un homme dépassé par l’aventure dans laquelle il est entraîné ? Ce qui est sûr, c’est que Le Mépris bouscule la trajectoire trop tranquille de Michel Piccoli. Passé la quarantaine, devenir un acteur de premier plan sera le défi d’un comédien qui faisait des apparitions dans des films : par exemple French Cancan de Renoir (1954), où il incarne un capitaine un peu falot et raide, moustache et cheveux noirs, allure comique à la Hulot, faisant le baise main aux dames ; ou Les Mauvaises Rencontres d’Astruc (1955) ; plus tard, Le Doulos de Melville (1962).

Séduction et provocation

Dans la foulée du film de Godard, il enchaîne film sur film à raison de quatre ou cinq, parfois six dans une même année, incarnant les hommes mûrs, les séducteurs, les libertins. Le Dom Juan de Marcel Bluwal réalisé en 1965 pour la télévision reste en mémoire, le texte de Molière semblant fait pour sa voix, ironique, gourmande et inquiétante. Son personnage de grand bourgeois pervers dans Belle de jour (1966) fixe pour un long moment le personnage de Piccoli à l’écran : élégant et secret, maître de ses sentiments et déshabillant du regard ses sublimes partenaires (Catherine Deneuve dans ce film et dans La Chamade d’Alain Cavalier, ou Romy Schneider dans les films de Claude Sautet), figure de libertin, organisateur de fêtes et de rituels dont il tire les ficelles pour sa seule jouissance.

Mais la façade se craquèle et Claude Sautet est là pour saisir, dans Les Choses de la vie, puis dans Max et les Ferrailleurs, Vincent, François, Paul et les autres, ou encore Mado, cette faille de l’homme bourgeois trop lisse enfermé dans ses certitudes. Faille psychologique ou sociale, que Piccoli incarne avec une grandeur magnanime. Il est génial dans Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre (1981, d’après un roman de Jean-Marc Roberts, récemment disparu), manipulateur et charismatique, toujours en mouvement, entraînant dans sa suite insensée ses collaborateurs mystifiés. Génial aussi dans Les Noces rouges de Chabrol (1973) où, sous le vernis du bourgeois provincial, perce la pulsion sexuelle purement bestiale.

Dillinger ou le saut dans le vide

Et puis il y a le film qui fait la bascule, qui opère le « saut dans le vide » (titre du film de Marco Bellocchio, qui valut à Piccoli et à Anouk Aimée un double prix d’interprétation à Cannes en 1980) : Dillinger est mort de Marco Ferreri (1969), où soudain l’acteur est confronté au vide de sa propre existence, à une confrontation mortifère avec lui-même, s’amusant à manier un objet transitionnel, un revolver dont il ne sait que faire, objet à qui le renvoie à son néant, donc logiquement au suicide. Fini le social, envolée la société avec ses codes contraignants : la liberté de l’individu est à ce prix. Piccoli y prend goût et se souvient de sa rencontre avec Ferreri comme un des moments parmi les plus intenses de toute sa carrière d’acteur. La capacité de l’acteur de passer en un clin d’œil du mâle dominateur viril et poilu à l’enfant, ou si l’on préfère, de l’ogre au petit poucet, fascinait tant l’auteur de Pipicacadodo.

Après Dillinger il y aura L’Audience, T*ouche pas à la femme blanche*, et surtout La Grande bouffe où, affublé d’un horrible pull à col roulé en acrylique d’un rose charcuterie, Piccoli, avec ses compères Mastroianni, Tognazzi et Noiret s’en donne à cœur joie dans leurs rituels joyeux et – cette fois encore – mortifères. Cette dimension du grotesque est essentielle si l’on veut percevoir la vérité d’un acteur. Elle appartient à la sphère de la provocation, farcesque chez Ferreri, surréaliste chez Buñuel, mais elle désigne avant tout ce profond trou noir de l’enfance et du plaisir de la régression dans l’œuvre de Michel Piccoli. Dans son œuvre d’acteur, car il s’agit bien d’une œuvre et à l’échelle d’une vie – et dans son œuvre de cinéaste, les trois films qu’il a réalisés, où se retrouvent enfance, régression, burlesque parfois, mais avant tout, LIBERTÉ. Car, acteur admirable et extravagant, Michel Piccoli est avant tout un homme libre.

Serge Toubiana

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