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En attendant la sortie de Glass, prévue pour début 2019, retour sur une filmographie singulière au cœur même du système des studios américains. Découvert en 1999 avec Sixième sens, M. Night Shyamalan a inventé une manière toute personnelle de composer avec les conventions de la terreur cinématographique et de les questionner. Reposant sur d'étranges et inventifs postulats, bousculant le spectateur par l'inventivité diabolique de ses histoires, il a construit une œuvre d'un romantisme très éloigné de l'ironie du divertissement hollywoodien actuel.

Contes de terreur

Découvert avec son troisième long métrage, Sixième sens, véritable coup de tonnerre au cœur d'un cinéma hollywoodien de terreur alors assoupi, M. Night Shyamalan s'est d'emblée et depuis imposé comme un véritable auteur de films, un artiste déployant de très personnelles obsessions, subvertissant et complexifiant les données d'un cinéma alors en quête d'un nouveau souffle. Sans doute a-t-il porté à un haut degré d'originalité et de précision une manière de créer de pures fictions théoriques, de transformer divers postulats en concepts abstraits tout en considérant son spectateur qu'un retournement final du récit (les fameux twists de ses films) renvoie souvent à la conscience de son propre conditionnement et de son propre aveuglement.

M. Night Shyamalan est né le 6 août 1970, à Pondichéry. Après des études à l'université de New York, il réalise son premier long métrage en 1992, Praying With Anger, puis un second (Wide Awake) en 1998. C'est avec son troisième, Sixième sens, en 1999, qu'il accède à la célébrité. Car, contre toute attente, le film obtient un énorme succès au box-office, un succès qui ouvre à Shyamalan les portes de Hollywood. Avec ce film, puis les titres qui ont suivi, s'inventait un cinéma dans lequel l'acceptation du surnaturel était dénuée de toute ironie. Le mystère prenait son temps, s'installait dans l'esprit du spectateur avec une douceur inquiétante. Les murmures, davantage que les hurlements, forment l'univers sonore de ses fables inventives et inattendues.

Récits initiatiques

Les films de M. Night Shyamalan sont des contes de fées contemporains et le cinéaste est avant tout un fabuleux raconteur d'histoires, un narrateur génial s'opposant à l'ironie postmoderne qui caractérise aujourd'hui le divertissement hollywoodien. Et l'on sent bien parfois que Shyamalan est hanté par le projet d'inventer, ex nihilo, des mythologies enfantines (La Jeune fille de l'eau en 2006). Ses histoires adoptent, de ce type de fables, toute une dimension symbolique et morale. Le récit initiatique forme la structure de la plupart de ses histoires, quête du savoir et de l'acceptation, et parfois du dépassement d'un traumatisme ancien. La filiation, et plus précisément le rapport père/fils, forme le parcours de personnages condamnés parfois à faire le deuil d'un père disparu (Sixième sens). After Earth (2013) déploie l'odyssée d'un adolescent contraint par les circonstances, et guidé par la voix paternelle, à dépasser sa peur pour parvenir à se conformer au désir d'un géniteur qui lui-même subira, in fine, des transformations essentielles. Incassable (2000) n'est-il pas la projection par un gamin du fantasme d'un père infaillible, omniscient et indestructible ? On peut voir dans The Visit (2015) un couple de vieillards inquiétants affichant les signes cliniques de la sénescence (paranoïa, schizophrénie), soit la représentation monstrueuse et extrême du vieillissement. Or le spectacle du vieillissement de leur père, étape indispensable peut-être à la formation de leur identité, sera refusé – puisque celui-ci est loin, hors d'atteinte – aux deux enfants en visite chez ceux qu'ils pensent être leurs grands-parents. Quant à Signes (2002), il donne un sens proprement mystique au chemin qui mène à leur juste distance un père et ses enfants. Le Village (2004) dépeint une communauté entourée de forêts à l'intérieur de laquelle roderait un monstre. Au monde réel se serait substitué pour les enfants un autre univers, artificiel et conforme au désir de leurs parents.

Mondes parallèles

C'est souvent l'absence qui structure les rapports entre les personnages. Deuil et disparitions pervertissent une situation donnée en engendrant tout à la fois tristesse et culpabilité. Le fantastique repose donc parfois dans le cinéma de Shyamalan sur l'acceptation d'une réalité parallèle, d'un univers invisible surgissant, et toute la mise en scène est au service de ce surgissement, au cœur de la réalité visible (les morts de Sixième sens par exemple, les super-héros d'Incassable), véritable actualisation des angoisses et des désirs des personnages. L'art de Shyamalan est pétri de romantisme, un romantisme à la fois étonnamment sincère, voire candide, et consolateur. Les personnages de ses films sont en quête d'un sens à leur existence. La perte, la dépression, la solitude ne sont que les dérèglements d'une vie qui n'a pas encore trouvé son authentique signification. Ce sens, c'est le Mister Glass (Samuel L. Jackson) d'Incassable, grand ordonnateur fragile qui oblige le héros à prendre conscience de son destin de justicier super humain. Cette croyance prend parfois une valeur métaphysique, voire mystique. Toute la virtuosité diabolique du scénario de Signes est au service d'une foi dans l'idée de prédestination, peut-être conçue dans l'acception radicale du calvinisme (le personnage principal du film est un pasteur en proie au doute avant qu'une forme de « décodage » ne lui soit « révélée »). Car de cette prédétermination, il est possible de prendre conscience en décryptant les détails et les signes superficiellement opaques que disperse le monde visible. Mais au-delà de toute théologie, c'est assurément aux pouvoirs même du cinéma comme machine à fiction totale que rend hommage l'œuvre de M. Night Shyamalan.

Jean-François Rauger

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