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Des films faits par amour

On rend hommage à la Nouvelle Vague dont c'est le cinquantième anniversaire. Les 400 coups de Truffaut date de 1959, tout comme Hiroshima mon amour d'Alain Resnais. Mais Chabrol fut le premier de la bande à sauter le pas en réalisant coup sur coup deux longs métrages dès 1957, Le Beau Serge et Les Cousins. Cette même année, Louis Malle réalisa Ascenseur pour l'échafaud. Les dates et les frontières sont floues, ambiguës. Constatant la difficulté, nous avons choisi de prendre ce mouvement artistique dans toute sa largeur par la voie des acteurs : la Nouvelle Vague programmée par celles et ceux qui ont incarné ces nouveaux visages, ces nouvelles voix, ces nouveaux corps. De Jean-Claude Brialy à Jean-Pierre Léaud, en passant par Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Cassel, Michel Subor ou encore László Szabó, chez les hommes. D'Anna Karina à Jeanne Moreau, Stéphane Audran, Bernadette Lafont, Alexandra Stewart, Françoise Brion, Macha Méril ou Anouk Aimée, chez les femmes. Ils/elles ne constituent pas une famille, mais on constate certains cousinages, des liens ou complicités rendues visibles par des trajectoires similaires, des croisements hasardeux.

Le mythe Belmondo

Belmondo passe d'un film de Chabrol (À double tour) à un film de Godard, et travaillera ensuite sous la direction de Malle (Le Voleur), de Truffaut (La Sirène du Mississipi). Godard, qui le dirige dans trois films, est à l'origine du mythe Belmondo grâce à À bout de souffle. Leur rencontre appartient à la légende, et elle est presque anodine. À cette époque (milieu des années cinquante), les Jeunes Turcs désireux de réaliser un court métrage, en attendant d'en faire un plus long, rôdent autour d'une jeunesse dont ils pressentent le talent. Les choses ont-elles tellement changé de nos jours ? À voir. Belmondo raconte : « J'étais souvent à Saint- Germain-des-Prés à cette époque, il y avait un type triste à lunettes noires qui me regardait au point que je m'étais fait des idées un peu spéciales sur ses intentions... À l'époque, j'avais joué un petit rôle avec Anne Colette qui m'a dit : "J'ai un copain qui voudrait te connaître." » Godard confie à Belmondo un rôle dans Charlotte et son jules. Lors de la postsynchronisation, Belmondo effectue son service militaire, si bien que Godard le double de sa propre voix. Il promet à Belmondo de lui confier le rôle principal de son premier long métrage. « Dans À bout de souffle, dira Godard, j'ai cherché le sujet pendant tout le tournage, finalement je me suis intéressé à Belmondo. Je l'ai vu comme une espèce de bloc qu'il fallait filmer pour savoir ce qu'il y avait derrière. »

Voyage en Arles

Dans la famille des acteurs NV, Brialy a circulé d'un film à l'autre et souvent joué les intermédiaires ou les passeurs. Il a maintes fois raconté son entrée par effraction dans la « bande des Cahiers ». Il s'y installe et en devient l'indispensable boute-en-train. Il a aussi raconté le fameux voyage jusqu'en Arles, où Renoir mettait en scène dans les arènes le Jules César de Shakespeare (le 10 juillet 1954 : unique représentation). Qui était dans la voiture prêtée par les parents de Charles Bitsch ? Alain Cavalier et Denise de Casabianca, Rivette, Bitsch, Brialy, Pierre Lhomme... Cette équipée allait rejoindre Truffaut et Bazin, déjà sur place. Brialy tourna avec Chabrol, Godard, Truffaut, Rohmer et bien d'autres cinéastes hors NV. À une époque où il n'était encore qu'un jeune critique virulent, Truffaut raconte un échange avec Pierre Braunberger, producteur de courts métrages qui sera, avec Georges de Beauregard, à l'origine de la NV : « Si vous me donnez de la pellicule, moi je pars avec Jean-Claude Brialy et une fille et on essaie d'improviser quelque chose sur les inondations. » De la pellicule + deux jours de tournage + un opérateur (Michel Latouche) = un film inabouti, repris au montage par Godard : Histoire d'eau. Le cinéma essayait de se concevoir dans une sorte d'insouciance ou d'inconscience, en tout cas de légèreté. L'acteur y avait toute sa place, même s'il servait parfois de cobaye.

Léaud comme trait d'union

Avec Léaud, ce sera autre chose. On sait que la rencontre se fit par le biais d'une annonce dans France-Soir. Truffaut cherche son double pour incarner l'adolescent Antoine Doinel. Il trouvera mieux : un jeune acteur qui apporte au film une gouaille et un ton inimitables. Truffaut raconte : « J'ai eu une chance formidable de tomber sur ce gosse-là. Il était le personnage. Mieux encore : il a amélioré le film. Je voyais Antoine plus fragile, plus farouche, moins agressif, Jean-Pierre lui a donné sa santé, son agressivité, son courage. Il a été un précieux collaborateur. Spontanément il trouvait les gestes vrais, il rectifiait le texte, toujours avec justesse, et il employait les mots qu'il avait envie d'employer. » Léaud avec Truffaut. Léaud avec Godard : l'acteur comme trait d'union entre deux cinémas qui ne regardent pas dans la même direction, mais qui parlent une même langue.

Moreau la star

Davantage que quiconque, Jeanne Moreau a voyagé d'un cinéaste à l'autre, d'un univers à l'autre. Son aura a grandement aidé les jeunes cinéastes à affirmer leur désir de mise en scène. Au moment où il réalise Ascenseur pour l'échafaud, Malle sait qu'elle est déjà une vedette après son passage à la Comédie-Française et du fait qu'elle a donné la réplique à Gérard Philipe. « On s'est soudain rendu compte, dit-il, qu'elle pouvait être une star de cinéma. Jusque-là on disait que tout en étant une grande actrice, et très sexy, elle n'était pas photogénique. J'avais avec moi Henri Decae, ce grand opérateur que je connaissais des premiers films de Melville, comme Bob le flambeur... Quand on a commencé à tourner, les premières scènes qu'on a faites avec Jeanne Moreau se passaient dans la rue, sur les Champs-Élysées. La caméra était dans une voiture d'enfant et Jeanne Moreau n'était pas éclairée... C'était un film en noir et blanc, bien entendu ; on avait pris ce nouveau film rapide, la Tri-X qui, de l'avis des cinéastes sérieux, donnait un grain trop gros. Nous avons fait plusieurs longs travellings de Jeanne Moreau et, bien sûr, quand le film a été terminé, on a mis la magnifique musique de Miles Davis, plus sa voix à elle, sa voix intérieure. Elle n'était éclairée que par les vitrines des Champs-Élysées. Ça ne s'était encore jamais fait. Les opérateurs voulaient toujours qu'elle soit très maquillée et ils l'éclairaient beaucoup, sous prétexte qu'elle n'avait pas un visage photogénique. » Ensuite, Les Amants, Jules et Jim, La Baie des anges...

Audran la muse, le Mythe Bardot

Stéphane Audran a été la muse de Chabrol pendant plus de dix ans, dans des films absolument magnifiques : depuis Les Bonnes femmes, jusqu'au Boucher, en passant par Les Biches, Juste avant la nuit ou La Femme infidèle. Elle est partie prenante de l'œuvre romanesque du cinéaste, apportant à chaque film son mystère d'actrice élégante, sensuelle, secrète. Autres croisements d'actrices ou d'acteurs ; par exemple dans Les Bonnes femmes, l'un des bides historiques de la NV. Stéphane Audran y croise Bernadette Lafont, autre égérie (depuis Les Mistons, court métrage tourné en 1957 par Truffaut). Ou, dans les films de Jacques Doniol-Valcroze et Pierre Kast, qui s'estimaient beaucoup, Françoise Brion et Alexandra Stewart : elles passent d'un cinéaste à l'autre ou jouent dans les mêmes films : Le Bel âge, L'Eau à la bouche.

Brigitte Bardot fait-elle ou non partie des acteurs Nouvelle Vague ? La question fait débat. Le mythe Bardot précède de quelques années la naissance de la NV, et il est lié aux films de Roger Vadim (Et Dieu... créa la femme, 1956). Frondeuse, libre, insolente, sexy, Bardot bouleversa le cinéma français dans les profondeurs, et elle influença le style et le jeu des actrices qui apparaissent avec la NV. Bardot fut défendue par les critiques et futurs cinéastes, Truffaut en tête.

Un jeu de piste passionnant

Lire la Nouvelle Vague à travers l'apparition de ses acteurs est un jeu de piste ou de l'oie passionnant qui ouvre sur de nouvelles questions, de nouveaux horizons, un plaisir renouvelé de découvrir une entrée jusque-là trop discrète. Une chose est sûre : ces jeunes cinéastes, qu'il s'agisse de Demy (Anouk Aimée dans Lola : sans elle, pas de film !), Godard (que dire d'Anna Karina, qui rappelle la beauté d'une Marianne de Renoir), Truffaut et les autres, ont eu besoin d'acteurs nouveaux pour exprimer des sentiments nouveaux. Les risques qu'ils ont pris, ils les doivent aussi à ces actrices (et acteurs) qui les ont inspirés, et qui leur ont transmis l'audace de les prendre.

Serge Toubiana

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