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La double vie de Juliette

Juliette Binoche a décidé de mettre les bouchées doubles. De passer à la vitesse supérieure. Cela saute aux yeux et se sent dans les films qu’elle vient de faire avec des cinéastes aussi divers que : Hou Hsiao-hsien (Le Voyage du ballon rouge), Olivier Assayas (L’Heure d’été), Cédric Klapisch (Paris) ou encore Amos Gitai (Désengagement). Ces quatre films, elle les a tournés à la suite. Telle une sportive. Si elle était une sprinteuse, elle serait la reine sur 200 et 400m. Une nageuse ? Elle en a assurément la belle carrure. Mais surtout, telle une voyageuse, une aventurière. On sent chez elle une envie très forte de découvrir de nouveaux horizons, de voyager avec le cinéma. Grâce au cinéma. Un futur projet l’attend, qui signifie de manière éclatante cette nouvelle dimension, géographique, qu’elle semble vouloir donner à son métier ou à sa vocation d’actrice : un film d’Abbas Kiarostami (qu’elle tournera en 2009 en Italie). Derrière chaque film, on sent un engouement, une rencontre, un appétit nouveau. Chaque nouveau film ouvre une nouvelle frontière. Dessine une Carte du Tendre.

Non contente d’explorer de nouveaux paysages cinématographiques, de nouveaux continents romanesques, notre Juliette s’adonne au dessin, passion singulière qu’elle exerce durant les rares temps morts que lui laisse son activité d’actrice. Elle dessine, croque les portraits de ceux qui l’entourent, les cinéastes avec lesquels elle a tourné. Voilà qu’elle se met aussi à la danse, dans un spectacle du chorégraphe Akram Khan, scénographié par le plasticien Anish Kapoor. Juliette Binoche ou le goût du risque. Cette dimension physique qui consiste à jeter son propre corps dans un espace existait à mon avis dès ses débuts, lorsqu’elle commença à jouer dans des films de Doillon (La Vie de famille), de Godard (Je vous salue, Marie) ou de Pascal Kané (Liberty Belle). Mais son premier rôle, son baptême de feu fut sans aucun doute Rendez-vous d’André Téchiné. Je m’en souviens comme si c’était hier, tellement était forte l’émotion de découvrir un nouveau visage, un nouveau corps d’actrice. Nina, cette jeune femme qu’interprétait Juliette Binoche, incarnait avec fougue la jeunesse prise dans un double élan : à la fois vital et mélancolique. Une manière de se cogner aux portes du monde afin d’en entrouvrir quelque issue. Pour des raisons que j’avoue avoir oubliées, j’avais rendez-vous avec Juliette Binoche, qui avait tout juste vingt ans. Dans un grand hôtel parisien, je venais l’interviewer – une demande du magazine Elle. Je fus séduit de découvrir une jeune femme rieuse et pleine d’allant, incrédule, ne se doutant absolument pas de ce qui allait lui arriver. Un mois plus tard, le film de Téchiné était en sélection officielle au festival de Cannes. La révélation Binoche allait éclater, et le monde entier prendrait la mesure de ce nouveau talent.

Si l’on regarde attentivement sa trajectoire, on constate que Juliette Binoche a toujours fait des choix forts. Deux films avec Leos Carax : cela avait le sens d’un engagement total aux côtés d’un cinéaste dont l’œuvre est tout entière du côté du vacillement poétique, de la recherche de la grâce et de la légèreté. Cela donne Mauvais sang et Les Amants du Pont-Neuf. A les revoir, nul doute que l’on ressentira, avec une légère nostalgie, cette implication entière et absolue de l’actrice du côté du projet artistique de son jeune mentor. On pourrait en dire de même à propos d’autres films : Fatale de Louis Malle, Bleu de Krzysztof Kieslowski (révélation internationale de l’actrice), Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau. Ou encore, ce film que j’avais beaucoup aimé, même s’il fut rangé dans la catégorie des mal-aimés : Un divan à New York de Chantal Akerman. Dans cette trajectoire, Michael Haneke tient une place à part. Deux films ensemble : Code inconnu et Caché. L’un serait comme l’envers de l’autre. Complicité intellectuelle, j’ose dire, consciente, entre le cinéaste et son actrice. Volonté commune de dévoiler une partie du monde actuel, d’en déceler les mystères ou les signes (cachés), en assumant cette part de hasard qui dicte en secret le rythme des choses.

Juliette Binoche est une actrice qui se raconte des histoires. Elle est dans les films des cinéastes qui l’ont choisie et qu’elle a choisis. Mais elle est aussi dans son propre film intérieur, dans sa propre histoire. Celle qu’elle se raconte à elle-même, en parallèle du film dans lequel elle joue. Elle a besoin de cette double vie, de ce monde en double bande, pour être pleinement cette actrice radieuse et sensuelle. Est-ce un secret, qu’elle tient à garder jalousement ? Ou s’agit-il d’une méthode qu’elle a sagement mise au point ? Je l’ignore. Mais cela se sent, cela se voit, et cela se transmet à l’écran. Elle est là, physiquement présente dans ses rôles. Et puis, imperceptiblement, une légère absence, un pas de côté, quasi invisible. Comme si Juliette Binoche avait besoin de ce voyage intime, le sien propre, pour être tout à fait à l’aise dans les personnages qu’elle interprète. Chez elle la beauté va avec le mystère. C’est ça, le cinéma.

Serge Toubiana

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Du 19 novembre au 5 décembre 2008

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