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Portrait en presque vingt films d'une actrice à la beauté émouvante qui, de Rohmer à Lelouch, de Rivette à Damiano Damiani, ou de Deville à Oliveira, n'a cessé d'aller et venir entre cinéma d'auteur et populaire, comme toute sa vie entre cinéma et théâtre. On appelle cela une « figure libre ». Et libre aussi de sortir cette année son premier disque, Françoise Fabian, tout simplement.

L'espace et rien d'autre

Longtemps, le titre du projet fut La Fille à bicyclette. En devenant Ma nuit chez Maud, un peu du centre de gravité du film s'est assurément déplacé de la blonde à la brune. Formée au Conservatoire national d'art dramatique, actrice depuis une dizaine d'années alors dans des seconds rôles, soudain Françoise Fabian apparaît, véritable épiphanie embellie encore d'advenir dans le cadre strict d'un plan rohmérien savamment composé : de grands yeux (bientôt verts, le film est en noir et blanc), un grand front, une grande chevelure, un visage à l'ovale fascinant, un nez long et fin, une bouche comme dessinée... d'où émane une diction parfaite, classique, une technique du « parler droit » héritée de l'enseignement de Jean Meyer, élève de Jouvet : « Si vous parlez droit, vous ne faites pas sentir le point final et vous lancez le rythme de la phrase suivante. »1 Diction, liaisons, scansion, tempo ou ce que Fabian appelle « le jazz ». Un savoir-jouer, allié à une créativité propre à son imaginaire d'enfant, qui lui donnera autant l'audace des grands textes (Euripide, Racine, Ma nuit chez Maud) que de l'improvisation, radicale pour le Out 1 de Rivette confiant à ses acteurs lancés dans le feu/le jeu de la prise la responsabilité et la liberté de dessiner un scénario et d'inventer le film tout entier. Improvisation autrement et encore dans La Bonne année quand Lelouch, en offrant à Fabian et Lino Ventura des prises en plus, crée les conditions de l'alchimie entre deux corps complices qui s'amusent à se plaire (« On inventait des regards, des silences. »).

La nuit, Aurore

C'est à la suite d'une représentation de La Puce à l'oreille de Feydeau que Rohmer dépose dans la loge de l'actrice le scénario de Maud. Sa technique de jeu lui permet d'épouser la méthode de tournage du cinéaste, attentif au respect de son texte « au point de mentionner même les soupirs », adepte de la prise unique et faisant le pari d'une coïncidence entre le personnage et la personne. De fait, Maud/Fabian est une femme indépendante, désirante et désirable, libre-penseuse qui au cours d'une nuit philosophique met un partenaire accidentel (Jean-Louis Trintignant) au défi du respect de ses principes et autres préméditations. L'enjeu est si nouveau pour le « chasseur », bien dérouté de se retrouver pour une fois dans le rôle de la proie, qu'il se refuse littéralement à « sauter sur l'occasion ». Un autre dilemme moral, mais avant tout une idée contraire du temps et de l'espace, empêchent aussi les deux amants de Raphaël ou le débauché de s'unir : lui, le libertin (Maurice Ronet), tue le temps par ennui. Elle, qui s'appelle Aurore, voudrait jouir de chaque instant depuis le lever du soleil. Et s'ils ne cessent de se rapprocher à vouloir se tenir éloignés, l'homme toujours s'éloigne de voir la femme tout oser pour se rapprocher.

Passages

C'est que Françoise Fabian n'a jamais eu peur d'un espace à parcourir, bien au contraire, c'est là qu'elle règne. En jouant Les Troyennes d'Euripide au théâtre de Chaillot : « Tout était surdimensionné. Nous arpentions l'immense scène en faisant des pas d'un mètre et en exagérant tous nos mouvements. C'était athlétique. » Son personnage d'Out 1 n'existe quasiment qu'en plein air, sur le toit du Moulin-Rouge, les marches du Palais de justice ou les quais de Seine, et toujours saisi dans la grâce de son pas. Dans Benvenuta, elle traverse une pièce en sachant varier les vitesses de son élan et provoquant une émotion des seules modulations de sa respiration. Loin de brasser de l'air, soudain il se déplace avec elle. À la fin de La Bonne année, une caméra portée – qui a impressionné Kubrick, rêvant déjà de Steadicam – se lance à la poursuite de l'actrice qui se lève, court en peignoir dans l'immense appartement, en fait trois fois le tour comme sur les ailes de l'amour, vêtue surtout et à jamais d'une folle élégance matinale. Un an après, suivie partout à la trace par un homme qu'elle intrigue (Franco Nero), elle marche dans les petites rues de Palerme, entre et sort, monte et descend, va et vient, passe et repasse, et sa seule déambulation de diva vénéneuse aimante les regards de son partenaire, de la caméra et le nôtre (Perché si uccide un magistrato). Que fait-elle dans Vertiges, un autre film de sa période italienne, sinon contester à un psychiatre lui-même malade (Marcello Mastroianni) l'espace délétère de l'asile où il règne en maître jusqu'à l'en exclure, certes par la force de ses idées progressistes mais aussi par son allure, cette classe et ce port altier qui en imposent et la font reconnaître même tout au fond d'un plan ? Comme si, là aussi et par-delà même le doublage de sa voix, la seule présence de l'actrice, encore rehaussée par la lumière de Toscane, suffisait à accréditer le renversement opéré par son personnage. Il y aurait d'autres exemples : comment, depuis son lit de gisante encore, et même morte (le plan sur le lit vide), Madame de Chartres continue d'exercer une emprise morale sans faille sur sa fille, Catherine de Clèves (La Lettre). Comment une belle proxénète contrôle d'une main de fer un réseau de « jeunes filles », « fabriquées » pour satisfaire les fantasmes d'une élite internationale (Madame Claude). Ou comment « la marquise » de Faubourg Saint-Martin apparaît en reine de sa rue, reine de toutes les rues de Paris, prenant son plaisir quand et où elle veut, avec qui elle veut, sachant aussi prendre possession de toutes les attentions le temps d'une chanson. Ou bien cet autre film de Jean-Claude Guiguet, un chef-d'œuvre de dix minutes, La Visiteuse : une femme écoute la peine de cœur d'une amie, et l'en délivrant réveille la sienne, cette éternelle « visiteuse ». La mise en scène et le jeu de Fabian signifient en silence le contraire des mots qu'elle prononce, eux-mêmes détenteurs d'une part de vérité. Entre sa chambre et le salon, entre l'oubli nécessaire et la mémoire qui n'en finit pas, l'actrice occupe tout le vide de sa scène, et par la fenêtre regarde moins au dehors qu'en elle. Espace de la mélancolie : « Tout ce que j'aime, ce que je suis, tout ce que j'ai envie d'être, je l'ai découvert dans À la recherche du temps perdu. »

Bernard Benoliel


1. Cette citation, comme les suivantes, est extraite des mémoires de Françoise Fabian, Le Temps et rien d'autre, Fayard, 2006.

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Sortie le 18 mai 2018.

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