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On peut toujours rêver

En 1930, Antonin Artaud présente un roman, Chantegrenouille, aux éditions Denoël et Steele, qui l’éditent. Son auteur, Edmond T. Gréville a 24 ans. L’intrigue se situe à Paris en 1923, le narrateur a 18 ans à l’époque : « La découverte de Joséphine Baker et du Charleston, la projection de Picratt chez les Cachalots, la répétition générale de Voulez-vous jouer avec Moâ, La Roue, les premiers livres d’Aragon, Folies de Femmes, étaient des évènements qui nous bouleversaient pendant plusieurs jours, plusieurs mois. […] Serré entre les mots rigides, immobiles, que faire ? Donnez, donnez-moi de la pellicule et une caméra, que je puisse chanter ! » L’année suivante en 1931, Gréville chante, Le Train des suicidés, son premier long-métrage, est adapté d’un feuilleton de L’Intransigeant : « Enfermés dans un train, des candidats au suicide attendent la mort … » Ce film à petit budget, Gréville en assure le montage, comme il le fera chaque fois que ça lui sera possible, tout au long de sa vie professionnelle. Il écrira : « Je détestais, je déteste toujours ces films où l’on a l’impression que la caméra a été placée au petit bonheur par un metteur en scène qui n’a prévu ni son montage, ni ses lumières, – et d’une façon plus générale, qui n’a aucune idée directrice, donc, rien à dire. Mais il ne faut pas que le découpage devienne un fétichisme. »

Si Le Train des suicidés est une commande, l’œuvre fait penser à L’Âge d’or de Luis Buñuel, sorti l’année précédente, dont l’assistant Jacques B. Brunius (le faune de la Partie de Campagne) est un ancien condisciple d’Edmond au Lycée Condorcet. Gréville est affaire de poètes. C’est Yves Martin, vers 1960, qui l’a redécouvert pour les cinéphiles de sa génération. C’est Gérard Legrand qui écrira sur lui en 1970 dans l’Anthologie du cinéma.

L’artiste était alors mort depuis quatre ans « d’avoir beaucoup aimé les femmes et écouté leur petite chanson », comme l’écrit Yves Martin. Il est de la première génération des amateurs de jazz, son thème préféré est celui d’Art Tatum Where and when. Il apporte à la musique comme au montage un soin particulier. Il rêve d’un art total, dont son admiration pour Abel Gance procède. Il a écrit avoir assisté à la première de La Roue, à quelques rangs d’un pion de Condorcet, Marcel Pagnol, qui criait « Vive le cinéma » et faisait bisser la bobine du train emballé.

L’érotisme est une des clefs de Gréville, la politique l’autre, deux raisons qui ont fait de lui un artiste maudit. Toujours dans Chantegrenouille, ses émois d’adolescent sont décrits avec une précision qu’on retrouvera dans ses films. Ils laissent rêveur par ces temps de film X : « Les jours de pluie, cette exploration se bornait à demeurer sous la marquise de la cour du Havre. Des taxis innombrables venaient y déposer des femmes craignant la boue, et il était bien rare que leur robe, au sortir de la voiture, ne découvrît point autre chose que ce que la mode, pourtant complaisante, nous permet habituellement d’admirer. Je surveillais ces arrivées, l’ouverture de la portière, l’apparition de la cheville. Encore assise, la voyageuse posait son pied sur le trottoir, puis se levait en s’arc-boutant sur l’autre, demeuré à l’intérieur. A ce moment, par une différence de niveau entre les deux genoux, la robe tendue glissait sur le bas de soie, découvrant la jambe extérieure jusqu’à mi-cuisse. Cela se produisait vingt, trente fois en un quart d’heure, ces jambes se montraient à moi, puis sortaient du champ de ma vue, aussitôt remplacées par d’autres. Les yeux cuisants, la bouche sèche, je demeurai figé devant cette succession presque mécanique de chair… » L’adolescent fou de cinéma a un grand Amour, Norma Talmadge, une vamp américaine du muet, dont Louis Delluc disait, « elle porte ses rôles à bout de bras; elle a le cœur à la place du front. » Elle inspirera à son adorateur, qui prénomme ainsi toutes les femmes qu’il invente, un poème, « Norma ».

L’érotisme est pour Gréville chose grave. En 1934, Remous traite de la passion entre un homme frappé d’impuissance à la suite d’un accident (Jean Galland) et sa femme (Jeanne Boitel), sans rien d’équivoque ou de grivois. Loin des travers de l’époque. Le fleuve de sensualité de son œuvre, non exempte de puritanisme, a sans doute pris sa source dans son enfance. Son père, d’origine anglaise, est pasteur protestant, une de ses sœurs colonelle de l’Armée du Salut.

Il est bilingue, l’Europe accueillera ses obsessions : l’Angleterre, Brief Ecstasy (1937), Beat Girl (1960) interdit en France par la censure ; l’Allemagne, Plaisirs de Paris (1932), qu’il refusera de signer ; la Hollande, Veertig Jaren (1938) ; la France, Une femme dans la nuit (1941), Pour une nuit d’amour (1946), Le Port du désir (1954)… Avec parfois une intrusion du politique dans ces films commerciaux, très étonnante dans la France des années cinquante, marquée par la Guerre Froide et la guerre d’Algérie, où la censure coupe tout ce qui dépasse. Imaginez la stupeur d’un adolescent de ces années-là, devant un film de 1947, Le Diable souffle, en fin d’exploitation, vu dans une petite salle permanente pas chère, dont le Paris d’alors avait le secret : un républicain espagnol, Diego (Jean Chevrier), évadé des prisons franquistes, trouve refuge dans une île isolée du monde par la crue de la Bidassoa. Les gardes civils rôdent sur les rives du fleuve à sa recherche. Vit là une jeune femme, Louvaine (Héléna Bossis), dont un vieil homme (Charles Vanel) est amoureux. Il assistera à la naissance d’une passion entre Louvaine et Diego, dans ce huis-clos entouré d’eau. « La chose du monde la plus photogénique, c’est l’eau écumante », affirme Gréville.

L’univers clos de la passion est une constante dans son œuvre, si elle trouve là une fin heureuse (optimisme de l’immédiate après-guerre), la plupart du temps les dénouements en sont tragiques. Dans L’Île du bout du monde (1958) trois magnifiques femmes, Dawn Adams, Magali Noël, Rossana Podesta se disputent Christian Marquand. Tous quatre sont les survivants d’un naufrage. Les trois femmes meurent, l’une par accident, une autre assassinée par la troisième, qui se suicidera. Le survivant gardera son lourd secret : il était seul sur l’île !

Ce mélodrame frénétique porte la marque de l’expressionnisme allemand et de Stroheim, qui ont profondément marqué Gréville. Stroheim, il le dirigera dans la version anglaise de Mademoiselle Docteur (1937) de Pabst, mais surtout, surtout dans Menaces (1939). Menaces est le seul film commercial français des années trente dont le sujet est l’antinazisme. À cet égard, Double crime sur la ligne Maginot, d’après Pierre Nord, de Félix Gandera (1937), est parfaitement ambigu. Menaces sera détruit dès juin 1940 par l’occupant. Une copie, cachée par un technicien, permettra sa ressortie en 1944, doté d’une fin « heureuse » réalisée par Gréville pendant la Libération de Paris, fin qu’il supprimera peu après. L’univers clos est ici un hôtel du Quartier Latin, rendez-vous des étrangers. Un professeur autrichien (Stroheim) qui a fui l’Anschluss, à moitié défiguré et masqué de cuir, se suicidera quand la Pologne sera envahie. Un discours d’Hitler écouté à la radio fait un contrepoint sonore aux préoccupations tristement quotidiennes des personnages.

Pas un flic sympathique chez Gréville, et des convictions anticolonialistes nettes. Dans ces années trente, de l’Exposition coloniale, du sable chaud et des légionnaires, Princesse Tam-Tam (1935) détonne. Joséphine Baker, de Louisiane, Martiniquaise pour les Français, Tunisienne dans le film, est prise à parti d’une façon bassement insultante par un officier de la territoriale, bien de chez nous. Un ballet filmé à la Busby Berkeley, d’un noir et blanc contrasté, avait été choisi par Henri Langlois pour l’inauguration du « Palais des Congrès » le samedi 2 mars 1974, pour une projection sur le thème de Paris, où il voisinait avec des films de Lumière, des défilés du Front Populaire, le Vel’ d’Hiv des « Six jours » emprunté au Roi des resquilleurs avec Milton… Le ballet n’avait pas retrouvé sa place dans la copie de Princesse Tam-Tam projeté à la Cinémathèque, la semaine suivante. Cette éclipse était une belle métaphore involontaire sur l’artiste Gréville. La revue Jeune Cinéma en novembre1990 espérait un hommage à la Cinémathèque pour le vingt-cinquième anniversaire de sa mort. Ce sera pour le quarantième, et le centième de sa naissance. Gréville n’en prendrait pas ombrage, lui qui aimait prendre les chemins buissonniers. En 1963, à la demande de la municipalité des Haut-de-Cagnes où il habitait, il mettra en scène dans le vieux bourg, transformé en espace clos, une Kermesse médiévale.

Il était resté un éternel adolescent : « Le lendemain s’ouvrit pour moi une quinzaine fort active. Le premier jour j’allai au cinéma. Le deuxième jour j’allai au cinéma. Le troisième jour j’allai au cinéma. Le quatrième jour j’allai au cinéma. Le cinquième jour j’allai au cinéma. Le sixième jour j’allai au cinéma. Le septième jour j’allai au cinéma. Le huitième jour j’allai au cinéma. Le neuvième jour j’allai au cinéma. Le dixième jour j’allai passer l’écrit du baccalauréat. Le onzième jour j’allai au cinéma. Le douzième jour j’allai au cinéma. Le treizième jour j’allai au cinéma. Le quatorzième jour j’allai au cinéma. Le quinzième jour j’allai passer l’oral du baccalauréat. »

Patrice Gauthier et Bernard P. Guiremand

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