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Sous le signe des Gémeaux…

Depuis toujours, elle est partout à la fois. Sur les boulevards comme en couverture des Cahiers du cinéma, dans les salles de répertoire et à la télévision des familles, chez Garrel et chez Berri, Rois et reine et Palais royal ! Toujours dans les bons coups. C’est avec une jubilation certaine que Catherine Deneuve use de son don d’ubiquité. Elle a le goût du risque et du mouvement perpétuel. Pourtant un mystère demeure : comment se fait-il qu’à cet insatiable appétit d’aventures réponde la plus figée des images publiques ? Pour l’éternité – et des générations de journalistes bénédictins –, elle restera froide et distante, l’incarnation de l’élégance française et un rien bêcheuse. L’écho est trompeur. C’était bien la peine d’être aspergée de boue par Piccoli (Belle de jour), de jouer les chiennes soumises à Mastroianni (Liza) ou les écervelées à moitié nue au milieu de la jungle (Le Sauvage), et de se mettre littéralement dans tous ses états pour Répulsion… Non, « froide et distante », inutile d’insister, les gazettes sont formelles. Le contraste est saisissant entre cette persistante illusion d’optique et la luxuriance de la filmographie.

Tout juste peut-on regretter que son potentiel comique – son côté Carole Lombard – ait été assez peu exploité… Mais ce serait oublier un peu vite les deux réussites de Rappeneau, le côté franche déconnade des Ferreri et les éclairs burlesques d’Agent trouble. Alors, admettons de guerre lasse que Melville n’a peut-être su que filmer sa beauté dans Un flic, et qu’il a ainsi inauguré une veine essentiellement ornementale qui ressurgit parfois, au coin d’un autre polar de bonne facture (Le Choix des armes) ou d’un film de vampires années 80 (Les Prédateurs). Son spectre est tel qu’il a fallu lui coller l’étiquette insane de « plus belle femme du monde » afin de se rassurer un peu. Pendant ce temps, elle continue de jouer, de s’amuser follement, et de faire bouger les lignes en accumulant les bizarreries. De ce point de vue, La Chamade reste le sommet de la période frivole de Cavalier, et Écoute voir ne laisse pas d’étonner, tentative plutôt réussie de film policier structuraliste où elle endosse la défroque de Marlowe et affronte Antoine Vitez en chef de secte. On savait se divertir dans les années 70. S’il est vrai qu’elle n’a jamais été aussi belle que durant cette décennie (même les magazines ne sauraient avoir toujours tort…), il faut tout de suite ajouter que cette splendeur conquérante se promène chez Ferreri, Aldrich, László Szabó, pas vraiment des cinéastes cosmétiques. À l’orée des années 80, Truffaut (Le Dernier métro) puis Téchiné (Hôtel des Amériques) lui feront le suprême cadeau de lui rendre son âge et de lui remettre la tête sur les épaules. C’est aussi en jouant les femmes fortes que les turbulentes continuent de se dissiper…

Mais combien de fois est-elle née ? En 1963, sur le tournage des Parapluies de Cherbourg, devant un petit Nantais qui avait décidé d’être à la fois Donen, Minnelli et Sirk. Mais sans bouger de chez lui. Dans sa démence prométhéenne, Jacques Demy rend le mélodrame au cinéma français. Et il restera comme le premier à avoir regardé Catherine Deneuve. Tout à la fois fille-mère, « Vierge à l’enfant vue à Anvers », et petite-bourgeoise victime de ses conventions de classe et d’une interminable guerre coloniale, l’actrice de 20 ans supporte l’édifice des rêveries et des colères de son premier vrai cinéaste. Dans un livre récent (Jeune fille, Gallimard), Anne Wiazemsky raconte que le triomphe des Parapluies amusait beaucoup Robert Bresson, qui ne pouvait imaginer un film entièrement chanté. C’est que Demy aussi était en train d’inventer son cinéma, un cinéma qui n’existait pas encore, comme Bresson avant lui. Les Parapluies font donc coup double. Catherine Deneuve est bien née sous le signe des Gémeaux, à la fois entièrement soumise à la vision d’un expérimentateur et aussitôt promue héroïne populaire. Deux ans plus tard, avec Les Demoiselles de Rochefort, Demy s’emparera du rêve d’enfance des sœurs Dorléac, un rêve de rires et de chansons, de déguisements et de farces, et il en fera un hymne au spectacle, aussi joyeux que Les Parapluies étaient tristes, avec une issue aussi gratuitement heureuse que le final sous la neige de la station-service était marqué du sceau de l’irrémédiable. Pour lui, elles auront dansé ensemble, au moins une fois, et pour l’éternité. Nous ne les en remercierons jamais assez.

Mais que peut-on espérer quand on est jeune, blonde et belle ? Et qu’à la reconnaissance du talent s’ajoute le succès international des Parapluies ? Les vierges à l’enfant, ça peut être lassant, à la longue, et tout le monde n’a pas la qualité des obsessions de Jacques Demy. Pour échapper au piège, et continuer de viser haut, Deneuve part à Londres pour tourner ce qui deviendra son deuxième « classique ». Et sa deuxième naissance. Polanski commence par filmer son œil et révéler ses tâches de rousseur. Dès le générique, le ton est donné : le film sera l’histoire de ce visage. Comme le cinéma est un art de l’ambiguïté, et qu’un authentique cinéaste se sert de sa caméra pour voir ce qui est là – en laissant au spectateur le soin d’imaginer le reste –, nous n’en saurons jamais plus quant à l’intériorité de Carol. Elle marche dans les rues de Londres, les hommes lui font peur, et sa phobie du sexe peut devenir fantasme de viol. Ni explications rationnelles, ni psychologie des profondeurs, seulement une actrice qui se donne en train de rêver, de penser à autre chose – mais à quoi ? –, et de se perdre dans le labyrinthe qu’a conçu pour elle un grand inventeur de formes au meilleur de la sienne. Après Répulsion, Catherine Deneuve est prête pour la rencontre capitale.

Jean-Claude Carrière raconte que Don Luis n’en est pas revenu. Le tournage ne s’était pourtant pas très bien passé : un coup monté par de rusés producteurs (les frères Hakim), une actrice encore toute jeune, de difficiles scènes de bordel, un sujet scabreux emprunté à un mauvais roman de Kessel, et un vieux cinéaste qui répond à côté ou devient sourd quand on lui pose des questions. Buñuel doutait du résultat, et ce n’est qu’après avoir monté le film que l’évidence lui a sauté aux yeux. Sublime, Deneuve l’est à chaque photogramme de Belle de jour. Du grandiose « Je voudrais que ta froideur disparaisse… » soupiré par le mari de Séverine (Jean Sorel) avant de la livrer à ses valets, à l’admirable irrésolution finale, Belle de jour est un film qui ne cesse d’être littéral. Séverine a des fantasmes de souillure ? Alors on la couvrira de boue. C’est génial mais ce n’est pas compliqué. Au sein de ce dispositif, où rien n’est caché mais où tout reste opaque, Deneuve se laisse filmer comme un objet pensif. Elle déambule avec toute la grâce amusée de celle qui sait qu’elle participe au grand jeu, une partie qui a débuté bien avant elle et qu’il lui faut poursuivre. Pur rêve éveillé, exploration cristalline d’une compulsion de perte, Belle de jour porte la trace infiniment touchante du pacte tacite entre une jeune femme et un obsessionnel de génie. Elle ne regrettera pas son consentement. Nous sommes en 1967. Catherine Deneuve est née trois fois en deux ans.

Nul mieux que Buñuel n’a su livrer une tout autre version de Catherine Deneuve. Avec Tristana, il inverse la proposition de leur premier film et exorcise sa propre déchéance. De pure surface, blanche et vide, sur laquelle pouvait s’écrire toutes les perversions, son actrice devient maîtresse du jeu, de plus en plus dure avec un vieillard qui n’a plus les moyens physiques de ses mauvaises pensées (Fernando Rey). Non content de se livrer pieds et poings liés à sa créature de Belle de jour en se peignant en Don Lope, Buñuel lui donne sa place, celle du balcon d’Un chien andalou, la place de la sidération, l’une des plus décisives de toute l’histoire du cinéma. Version domestique, incestueuse et sarcastique de l’amour fou, Tristana est le film du grand bouleversement. L’actrice a pris le pouvoir. Elle ouvre son peignoir et s’exhibe, sans qu’on ne voie rien. Le spectateur sourd-muet de cette séquence stupéfiante n’a d’autre choix qu’une fuite éperdue. A ce moment-là, le sourire de Tristana est inoubliable. Catherine Deneuve jouira dorénavant d’une totale liberté.

Elle devient incontournable avec le succès du Dernier métro. Le cinéma français ne va pas fort. Il a dramatiquement besoin d’elle pour quelques projets boursouflés. Fatalement, cette position centrale en période de crise artistique – et bientôt industrielle – lui vaudra les quelques navets d’une filmographie presque sans taches. Mais ses années 80, c’est aussi le début de la collaboration avec André Téchiné, qui lui ouvre toutes grandes les portes du roman familial et des scènes de la vie de province, et des réjouissants décalages de Mocky ou François Dupeyron (Drôle d’endroit pour une rencontre, qu’elle produit). Et même une production aussi pesante qu’Indochine aura eu le mérite de ne pas être ridicule et de rouvrir le livre noir du colonialisme français, en pleine affaire Boudarel. Une fois un peu passées les lourdes responsabilités du succès, elle reprend le rythme de la flânerie, chez Oliveira, Ruiz (enfin Odette dans Le Temps retrouvé, un juste retour des choses), Garrel, Carax ou Ozon. De cette riche dernière période, on s’amusera à retenir trois instantanés : - le regard échangé avec Fanny Ardant dans Huit femmes ; - le petit sourire devant la marque de préservatifs affichée sur la porte de la pharmacie dans Le Vent de la nuit ; - le merveilleux échange avec Mathieu Amalric dans Rois et reine : « On vous a déjà dit que vous étiez très, très jolie ? – Ah oui, ça, je l’ai beaucoup entendu… »

La regarder n’a jamais été une joie ni une souffrance. Plutôt une perpétuelle source d’intérêt.

Frédéric Bonnaud

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