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Souvenirs d'Hiroshima par Emmanuelle Riva et Sylvette Baudrot

2 février 2017

Août 1958. Emmanuelle Riva et la scripte Sylvette Baudrot s’envolent pour le Japon pour y tourner le film culte d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, adaptation du roman de Marguerite Duras. Dès leur arrivée, munies de leur reflex Mamiya et Ricohflex achetés sur place, elles commencent un carnet de voyage, photographient les rues de Tokyo, les enfants d’Hiroshima, la vie. Rencontrées en 2009 à la Cinémathèque française, elles racontent leur périple et l’histoire de ces clichés saisissants.

Le journal de Sylvette

Emmanuelle Riva : Nous avons pris l’avion en même temps. C’était très réconfortant pour moi, car le voyage était très long à cette époque. On mettait deux jours pour y aller, alors que maintenant on le fait en treize heures. On a pris la ligne polaire avec une escale à Anchorage en Alaska. Dans l’avion, nous étions les seules Françaises.

Sylvette Baudrot : J’ai tout noté dans mon carnet de voyage. C’est mon côté scripte, je notais tout au fur et à mesure, tout ce qui se passait dans les détails : Vol 270 de Orly, départ le jeudi 14 août 1958, on décolle dans la nuit… Une hôtesse japonaise nous a appris quelques mots de japonais, nous avons bien rigolé toutes les deux. J’ai même noté les menus pris dans l’avion. Nous ne nous connaissions pas avant le voyage. On a commencé le tournage à Hiroshima. Les séquences de Nevers n’ont été tournées qu’en décembre.

Emmanuelle Riva : Mais vous savez, on se connaît assez vite. On était dans une telle proximité… On allait faire un travail ensemble – et quel travail ! – avec une scripte extraordinaire et un metteur en scène merveilleux. On est tout de suite ensemble, il n’y a pas de préliminaire superflu. Quand on est arrivées le 15 août à Tokyo, il y avait comme une mousson. Mes vêtements, dès que je suis sortie de l’avion, se sont collés à mon corps tellement cela suait dans l’air. C’était extraordinaire. Resnais nous attendait.

Alain Resnais

Sylvette Baudrot : Resnais était au Japon depuis trois semaines ou un mois, pour savoir où on allait tourner, mais je ne sais pas combien de temps il avait travaillé avec Duras avant. Nous y sommes restées une quinzaine de jours. J’ai tout écrit dans mon journal : les restaurants, les cinémas, la première rencontre avec Okada, le dîner à l’ambassade de France, etc. Pendant ce temps-là, Resnais continuait ses repérages.

Toujours d’après mon journal, le mercredi 27 août, j’ai acheté mon Mamiyaflex. Vues les heures supplémentaires de préparation et de répétition que je ne leur ai pas comptées, la production m’a payé cet appareil photo pour me dédommager. Resnais, lui, avait un Leica. Il l’avait emprunté à Agnès Varda.

Emmanuelle Riva : Moi aussi, j’ai acheté mon Ricohflex à Tokyo. C’est d’ailleurs Resnais qui m’a un tout petit peu renseignée sur la manipulation de l’appareil, car si j’avais déjà fait des photos avec un petit appareil, celui que je venais d’acheter n’était pas un automatique. Il m’a donc appris à changer le diaphragme, la vitesse, etc. Grâce à lui, j’ai réussi à faire des photos correctes.

Alain Resnais sur le tournage d'Hiroshima

J’ai tout vu à Hiroshima

Sylvette Baudrot : Dans mon journal, j’ai écrit : Départ pour Hiroshima le 29 août dans un wagon-lit. Nous sommes arrivés le samedi 30 août à 7h34 du matin dans une gare d’Hiroshima grouillante, mais on sent que c’est dépeuplé dès que l’on quitte le centre. Cinquante ans plus tard, il y a plus d’un million d’habitants. Tout était nu et triste par rapport à Tokyo. Nous sommes allés voir Et Dieu créa la femme, mais aussi Géant, Bonjour tristesse.

Emmanuelle Riva : Qu’est-ce qu’on allait au cinéma !

Sylvette Baudrot : Oui, on y allait le soir, mais dans la journée j’allais en repérage avec Resnais. Et pendant ce temps-là, toi, tu allais dans le fin fond d’Hiroshima…

Emmanuelle Riva : J’avais besoin de marcher partout…

Sylvette Baudrot : C’était pour justifier le texte ! Le Japonais qui lui dit dans le film : « Tu n’as rien vu à Hiroshima », et elle dit : « Comment ? Je n’ai rien vu à Hiroshima ? J’ai vu ceci et cela… » C’est pour ça que tu es allée au fin fond d’Hiroshima, où tu as fait plein de photos, pour t’imprégner, pour dire : « J’ai tout vu à Hiroshima. »

Emmanuelle Riva : Ah, tu as trouvé ça ? J’étais en effet poussée, aspirée par l’humanité… Oui, parce que j’allais faire quoi de ma personne, pendant ce temps-là, sinon cela ? En fait, maintenant je me rends compte que c’était naturel et que cela m’aidait pour mon travail. Mais je le faisais d’instinct. C’était une nécessité absolue. J’ai eu une semaine de liberté pour moi, une semaine, et je n’arrêtais pas, j’avais besoin d’aller partout. Me promener, marcher et regarder, regarder, regarder, voir tout, le plus possible, les gens, les lieux, la vie. Je vivais ce que je voyais, je ne peux pas décrire les nuances de sentiments. J’étais extrêmement émue, de toute manière. Je pense maintenant que ça m’a aidée à construire mon personnage, mais je ne le calculais pas au moment même. J’étais complètement aspirée, captivée. J’étais prise par tout ce que je voyais. Cela faisait même partie – maintenant je le sais – de mon séjour là-bas pour faire le film. J’emmagasinais, sans trop le savoir, je vivais pour mon compte, j’étais libre, j’utilisais le temps, jusqu’à ce que je sois épuisée à force de marcher. Je m’arrêtais lorsque je n’en pouvais plus. En fait, je ne voulais pas l’oublier, je crois, je voulais le garder avec moi, mais je ne pensais pas du tout qu’un jour je serais là avec vous pour parler de ces photos.

L’œil d’Emmanuelle

Le cadre venait presque tout seul. Je cadrais selon mon désir. Je faisais une certaine recherche de cadre, mais pas maniaque, cela venait assez facilement. La composition m’était assez naturelle. Je photographiais ce que je voyais, mais je n’ai jamais « fabriqué » une photo. Quand il y a des photos de groupes, c’est que les enfants se sont regroupés d’eux-mêmes. Ils me voyaient les prendre, alors ils me regardaient. Ce n’est pas de ma faute ! Je ne pouvais pas leur dire : « Continuez vos occupations ! » Mais c’est beau quand même. J’aime beaucoup les photos d’enfants, particulièrement la série de photos avec les écoliers de dos qui s’en vont à l’école, avec leurs costumes et leurs bretelles croisées.

Les écoliers d'Hiroshima

Jamais personne ne m’a interdit de le prendre en photo. Quand les gens venaient à moi, ils disaient : « American, American ! » « Non, non ! Furansu ! » Si on n’était pas comme eux, on était des Américains. Quand on disait que l’on était Français, ils étaient ahuris. Ils n’en revenaient pas que l’on puisse être là. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de Français là-bas.

Sylvette Baudrot : Nous avons tourné dans les quartiers modernes. Quand vous voyez le film, vous ne voyez pas toutes ces cahutes. Resnais n’a pas tourné dans ces quartiers défavorisés que tu as photographiés.

Emmanuelle Riva : Non, ce n’était pas le sujet. En fait, ces cabanes en bois étaient un peu en périphérie du centre-ville, car certaines parties de la ville étaient en dur. En treize ans ils avaient reconstruit quand même. Mais moi, ce qui m’intéressait le plus, c’était tous ces quartiers le long des bras du fleuve, les sept branches de la rivière Ota, comme on les appelle. Je repartais toujours vers ces quartiers. Je n’allais pas photographier les quartiers modernes que tout le monde prenait en photo. Tout le long des différents bras du fleuve, il y avait ces enfilades de baraques en bois avec leur terre battue. Parfois il y avait des cages à poules en bois, avec un chat, un chien… Une petite fille qui pompait l’eau avec sa maman… J’aime beaucoup ça. Au bord de l’eau, il y avait des chantiers de bois. J’adorais photographier les chantiers de construction. Les Japonais ont d’ailleurs été très intéressés par toutes mes photos de chantier, particulièrement celle du stade. Et on m’a dit que ces quartiers-là, cet Hiroshima-là avait disparu juste après 1958.

Hiroshima

Le tournage

Emmanuelle Riva : Une fois le tournage commencé, j’ai continué à faire des photos. En fait, mon appareil ne m’a pas quittée. Il y avait tellement d’occasions de faire des photos ! J’ai souvent eu envie de photographier mes camarades de travail pendant nos longues pauses. J’aime par exemple cette photo où Eiji Okada parle avec un technicien en attendant l’éclairage ou la mise au point… Elle est très jolie, avec tous les enfants derrière.

Sylvette Baudrot : Il faut dire qu’à l’époque la préparation des lumières était beaucoup plus longue. La pellicule était beaucoup moins sensible que maintenant. Ces réglages étaient tellement longs qu’il fallait des doublures pour les acteurs. T. Andréfouet – le fils du distributeur, très gentil, qui nous servait un peu d’interprète – faisait la doublure d’Okada pendant que je faisais celle d’Emmanuelle. Je me souviens par exemple d’avoir pris des poses sous la douche.

Le tournage en extérieur a duré une quinzaine de jours puisque, d’après mon journal, nous avons tourné à Hiroshima jusqu’au 25 septembre. On a d’abord commencé par le Casablanca Club, ensuite tous les plans où Emmanuelle se balade dans la rue ou sort du café du fleuve, et enfin tous les plans du musée sans Emmanuelle.

Tournage d'Hiroshima mon amour

Pour ma part, je faisais aussi des photos pour illustrer mes scénarios de tournage, mais je devais faire des retirages pour mes albums souvenirs. On se montrait sans doute nos photos et je devais prendre celles d’Emmanuelle qui me plaisaient. Ou encore, il nous arrivait d’échanger nos appareils. C’est pourquoi il est parfois très difficile de savoir qui a fait les photos. D’autant plus que nos appareils avaient le même format de photos.

Emmanuelle Riva : Oui, on s’échangeait les appareils ! En tout cas, je n’ai jamais vu un film autour duquel il se faisait autant de photos. L’équipe était extrêmement sympathique, c’était un tournage passionnant avec une atmosphère extraordinaire. Ce n’était pas du tout un tournage triste, c’était même une ambiance plutôt gaie. Les gens étaient très impliqués, le groupe très uni.

50 ans après

Emmanuelle Riva : Les photos étaient dans une malle chez moi, je les regardais de temps en temps. Des amis les avaient vues et m’avaient dit qu’il était dommage de ne pas en faire un livre. Mais je n’ai jamais fait la démarche, car ce n’est pas dans ma nature. Cela a mis des années. Je les ai montrées à Dominique Noguez, qui a été pris aux tripes en les voyant. Lui-même les a montrées à son amie Marie-Christine de Navacelle, qui, par la suite, a monté avec Chihiro Minato une exposition au Japon. Gallimard a édité un livre qui est sorti là-bas. Maintenant que cette exposition et ce livre existent, je suis très heureuse que ces photos vivent.

Quand nous sommes revenues à Hiroshima récemment, nous avons retrouvé le musée, qui n’a pas changé, alors que l’hôtel où on avait tourné – le New Hiroshima, qui était juste derrière le musée – est devenu autre chose. Cela nous a fait un coup, car on ne reconnaissait plus rien. D’ailleurs on avait fait une photo avec le personnel de l’hôtel, qui était très content de poser à nos côtés avec « Hiroshima » marqué au-dessus.

Sylvette Baudrot : Les Japonais ont beaucoup de photos d’Hiroshima juste après la bombe, avec les brûlés, les blessés. Ils ont aussi toutes sortes de cartes postales de la ville moderne. Ce qui est intéressant avec les photos d’Emmanuelle, c’est que nous sommes en 1958, soit treize ans après la bombe. Ils n’avaient pas du tout de photos de ces quartiers-là, de ces enfants-là… Comme Hiroshima, cinquante ans après, est montré partout et est devenu un film culte, tout le monde s’intéresse à ces photos.


 Entretiens réalisés en 2009 par Bertrand Keraël et Blandine Étienne.