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Mizutani / Mizoguchi : décors et costumes de « L'Impératrice Yang Kwei Fei »

Delphine Simon-Marsaud - 31 août 2016

Hiroshi Mizutani a travaillé pendant plus de trente ans à une centaine de films en tant que directeur artistique. Mais sa notoriété est surtout liée à l’œuvre de Kenji Mizoguchi dont il a été le collaborateur sur quatorze films. Du dessin à la mise en scène, exploration des somptueux décors et costumes de L’Impératrice Yang Kwei Fei.

La Cinémathèque française conserve 152 dessins (125 de décors et 27 de costumes) réalisés par Mizutani représentant les principaux décors et costumes des quatre derniers films de Mizoguchi : Les Amants sacrifiés (1954), Le Héros sacrilège (1955), L’Impératrice Yang Kwei Fei (1955) et La Rue de la honte (1956). Leur acquisition remonte à 1961, année où le festival de Cannes rend hommage à Mizoguchi avec une exposition des dessins de Mizutani qui accompagne la projection des films.¹

Des quatre films de Mizoguchi représentés dans les collections, L’Impératrice Yang Kwei Fei est celui où la correspondance entre les dessins et le film est la plus évidente. Il existe pour celui-ci 67 dessins réalisés à la mine de plomb rehaussée d’aquarelle, sur un papier très fin, et qui portent la signature de Mizutani : un monogramme rouge en forme d’hexagone, formé du premier idéogramme de son nom (mizu signifie eau et tani vallée).

L’Impératrice Yang Kwei Fei se situe dans la Chine du VIIIe siècle, à la fin de la dynastie Tang. Basée sur une légende très connue en Chine et au Japon, l’histoire est celle de l’empereur Hsuan Tsung très éprouvé par la mort de son épouse bien-aimée. Ne souhaitant pas la remplacer, il décide de se consacrer à la pratique de la musique, délaissant les charges de l’État.

Le premier film en couleurs de Mizoguchi donne à voir une succession de costumes aux tons pastel, tout aussi superbes que les décors richement reconstitués et préalablement dessinés par le directeur artistique Mizutani : le palais, principal décor avec ses salons et ses piliers rouges en enfilade, le jardin impérial, la maison de la famille Yang, le monastère, la ville pendant la nuit de fête, le camp du régiment… Mizutani raconte que pendant l’écriture du scénario, qui pouvait durer entre trois et six mois, Mizoguchi l’appelait pour faire les repérages. Mais il ne commençait vraiment à travailler que lorsque le scénario avait pris forme, scénario qui changeait alors souvent en fonction du décor. Si les dessins élaborés par Mizutani ne figurent pas tous dans le film, il est intéressant de voir ce que sont devenus ceux que le réalisateur a retenus.

Le salon de musique

Seul dans son palais, l’empereur Huan Tsung se souvient de son amour pour l’impératrice Yang Kwei Fei. Flash-back. Le premier décor sur lequel s’ouvre le retour en arrière se situe dans le salon de musique. Comme on déroulerait une histoire dessinée sur rouleau, forme picturale typiquement japonaise lue horizontalement, le salon de musique se dévoile au spectateur par un long travelling latéral. Derrière de longs voilages transparents et cousus d’or, la pièce apparaît, ouverte sur l’extérieur, encadrée de piliers, avec en son centre l’empereur et ses musiciens. Dans le décor dessiné par Mizutani, tout est déjà en place. On retrouve le même agencement avec au fond l’ouverture vers l’extérieur, les colonnes laquées et les tentures, elles-mêmes fidèles jusqu’aux détails de la transparence et des motifs dorés. Dans le cadre, les meubles et les instruments ont été pensés dès le départ, de même que les personnages dans leurs costumes aux couleurs déjà déterminées, bleu pour les musiciens et jaune pour l’empereur.

La salle de concert du palais impérial © Mizutani

 

La cuisine de la famille Yang

L'empereur pleure sa défunte épouse, la belle et vertueuse Wu Hui. Pour tenter de le distraire, ses conseillers lui cherchent une nouvelle impératrice. Mais Huan Tsung reste inconsolable et refuse toutes les jolies filles qu'on lui présente. Toutes sauf une. C'est dans les vapeurs de la cuisine de la famille Yang, que la jeune Yu Huan est repérée par An Lu Shan, le général conspirateur, qui devine sa grande beauté sous son apparence misérable. Le dessin de Mizutani montre l'intérieur d'une pièce aux murs de briques, charpente apparente, simple et totalement vide. Excepté l'annotation et sa traduction « la cuisine chez Yang-Kwai-Fai », ainsi qu'un fourneau qu'on distingue à droite du dessin, rien n'indique vraiment qu'il s'agit d'une cuisine. Dans le décor mis en scène par Mizoguchi, la pièce prend vie, équipée de tous les accessoires qui la caractérisent. Vaisselle, volailles suspendues, fumées émanant des fourneaux, mais aussi l'éclairage, en modifient fortement la perception et l'esprit.

La cuisine chez Yang Kwai Fei © Mizutani

 

Un costume de Yang Kwei Fei

Mizoguchi choisissait lui-même les costumes et y attachait une grande importance. Sur les treize dessins de costumes de Mizutani conservés à la Cinémathèque, quatre concernent différentes parures de Yang Kwei Fei. La jeune souillon sortie de la cuisine par le général, lavée et parée, est conduite au couvent sacré afin d’y être éduquée. Pour la cérémonie d’intronisation, la servante est transformée en dame revêtue d’un hanfu (ancêtre du kimono japonais) de soie blanc crème assorti d’un pan de tissu de couleur corail tombant des épaules jusqu’aux pieds. Hormis la petite ceinture imaginée au départ bleue par Mizutani, le costume porté par l’actrice, en position agenouillée, est fidèle au dessin jusqu’à la chevelure relevée haut sur la tête, coiffure caractéristique de la Chine du VIIIe siècle.

Costume de l'Impératrice © Mizutani

 

Le kiosque et les pruniers en fleurs

Préférant les arts aux affaires d’état, l’empereur prend plaisir à se promener dans son merveilleux jardin pour y admirer les pruniers en fleurs et jouer de la musique. Contrairement au décor du salon de musique qui représente une exception, la plupart des dessins sont réalisés dénués de personnages. Ils ne constituent pas un storyboard, mais servent plutôt à la construction du décor en studio. Ici Mizoguchi utilise fidèlement le kiosque entouré d’arbres en fleurs pour ouvrir la séquence de la promenade impériale. Suivi par un cortège de serviteurs, l’empereur, profitant des charmes du printemps, se dirige vers le pavillon où l’attend son intendant pour l’heure du thé.

Le kiosque et les pruniers en fleurs © Mizutani

 

Le costume du général

Le général An Lu Shan est un personnage historique connu pour sa rébellion contre l’empereur Hsuan Tsung. Assoiffé de pouvoir, il pense y accéder plus facilement depuis qu’il a trouvé une femme pour l’empereur. Dans cette scène, le général s’inquiète cependant de l’arrivée dans le palais de la nouvelle princesse et de sa famille. Il pourrait bien se voir ravir le poste de ministre tant convoité. Comme sur le dessin préparatoire de Mizutani qui s’inspire des peintures chinoises de la fin du VIIIe siècle, le général revêt un habit de guerrier rouge, sabre porté à la ceinture et chapeau de forme particulière, propre au style vestimentaire de la dynastie Tang.

Costume du Général © Mizutani

 

Le pont qui mène au pavillon

Parfois le réalisateur s’autorise quelques infidélités. Pour la scène du pont que l’empereur emprunte pour se rendre d’un pavillon à l’autre, Mizoguchi choisit d’en modifier le point de vue. Plutôt qu’une vue d’ensemble du pavillon situé au bord de l’eau, tel que l’a prévu Mizutani, il installe la caméra à l’intérieur du palais, avec le pont au fond et une partie du bâtiment en amorce. Ce plan permet au spectateur d’accompagner le personnage entre les deux lieux, moment de liaison entre deux séquences.

Le pont qui mène au pavillon © Mizutani

 

Salle du palais Est

C’est dans cette luxueuse salle du palais, ornée d’objets précieux et tapissée de peaux de bêtes, que Yang Kwei Fei fait part à l’empereur de son souhait de retourner à son humble origine, suite au courroux provoqué par la famille Yang. La pièce imaginée par Mizutani est vide. Comme l’analyse Charles Tesson dans un article consacré aux décors des films de Mizoguchi², le dessin « en attente des personnages, montre une architecture de l’espace structurée, découpée par des cadres et des piliers. La rencontre entre le corps filmé par Mizoguchi et les décors dessinés puis conçus par Mizutani remet en perspective la relation entre les personnages et leurs lieux, les éclairant sous un jour nouveau, à la mesure de l’horizon pictural qui a suscité ce dialogue en perpétuel mouvement. »

Salle du Palais Est © Mizutani

 


¹ Les dessins de décors de Mizutani conservés à la Cinémathèque française ont également fait l'objet d'une exposition « Mizutani / Mizoguchi : du décor à la mise en scène », conçue et réalisée en 2000 par la Bibliothèque du Film, Charles Tesson (maître de conférences à l'Université de Paris III) et Hélène Bayou (conservatrice au Musée Guimet) et dont s'inspire l'article.

² « Les Maquettes de décors des films de Kenji Mizoguchi », Charles Tesson in Cinémathèque, n°3, été 1993.


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.