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Revue de presse de « L'Enfant sauvage » (François Truffaut, 1970)

Véronique Doduik - 1 octobre 2014

Après La Sirène du Mississipi, qui connait un échec public, François Truffaut tourne en 1969 un film en noir et blanc, L’Enfant sauvage, dont l’intrigue est tirée d’une histoire authentique, celle de « Victor de l’Aveyron », un garçon d’une dizaine d’années retrouvé à l’état sauvage dans une forêt en 1800. C’est la première fois que le cinéaste se met en scène dans un de ses films, en interprétant le rôle du Dr. Itard, jeune médecin-chef de l’Institut des sourds-muets à Paris, qui prend en charge l’enfant pour tenter de le réinsérer dans la communauté des hommes. Le film, unanimement salué par la critique, rencontre également un succès international.

Un style documentaire

C’est l’aspect documentaire du film qui retient d’abord l’attention de la presse. « Pour conter cette histoire, Truffaut n’a pas choisi la solution romanesque », écrit Jean-Loup Passek (Actualité). « La chronique de Truffaut se veut volontairement « dédramatisée », plus proche du documentaire, et a presque la facture d’un reportage rétrospectif », ajoute Michel Capdenac dans Les Lettres françaises. Pour son scénario, le cinéaste a voulu rester au plus près des textes du Dr. Itard. « [Cette] prodigieuse aventure humaine, Jean Itard l’a lui-même racontée dans deux rapports qui ont captivé François Truffaut et qu’il a scrupuleusement suivis en écrivant le scénario avec Jean Gruault, en les reprenant dans le film sous forme de journal intime », (Yvonne Baby, Le Monde). « Refusant les facilités du romanesque auxquelles cédaient Miracle en Alabama [film d’Arthur Penn tourné en 1961], [François Truffaut] veut être strictement fidèle au rapport d’Itard. Il ne le déborde ni en imaginant ce que fut Victor avant sa capture, ni ce qu’il est devenu quand il a atteint l’âge d’homme. Une difficile rééducation sobrement décrite, tel est le sujet d’un film où nous voyons un médecin établir les bases de la psychiatrie infantile », note Georges Charensol dans Les Nouvelles littéraires. Et François Maurin précise dans L’Humanité : « Si Truffaut adopte ici un style extrêmement documentaire – au sens le plus exact du terme -, approchant au plus près la précision scientifique d’une démarche inspirée par le matérialisme du XVIIIème siècle, c’est par son amour pour l’enfant, objet de l’expérience, qu’il parvient à nous toucher ». Samuel Lachize conclut dans L’Humanité Dimanche : « C’est l’histoire de cette patience et de cette scientifique obstination que Truffaut reconstitue avec une humanité et une chaleur absolument bouleversantes. Il parvient à restituer la vérité d’une façon quasi documentaire ».

Une sobriété au service de l’émotion

Les critiques remarquent aussi la grande retenue du film. « L’extraordinaire qualité du film naît de sa sobriété, de son dépouillement pathétique », note Henry Chapier dans Combat.

Certains en regrettent la froideur apparente : « Film sévère, sans concessions » (Le Canard enchaîné), mais « d’une pureté indicible » (Henry Chapier, Combat). « L’émotion prend de curieux chemins détournés pour atteindre le spectateur qui risque de se trouver quelque peu décontenancé par la stricte ordonnance d’un récit quasi scientifique », précise Jean-Loup Passek dans Actualité, pour qui, « si on ne connaissait pas le cinéaste, on pourrait être dupe de cette sécheresse apparente, de cette retenue consciente, bref de cet essai pédagogique où la tête semble avoir parfois plus de poids que le cœur ». Mais cette austérité volontaire sert en réalité le propos. « On reprochait [à Truffaut], naguère, sa sensiblerie. Il choisit aujourd’hui la sobriété (dans la technique cinématographique, dans le registre dramatique, dans l’expression des sentiments). Il tempère la sécheresse de l’exposé pédagogique par le jeu discret de la sensibilité, l’explosion inopinée de la vie ou le chant d’une nature non domestiquée », écrit Marcel Reguilhem dans le journal Réforme. Et Claude Garson ajoute dans L’Aurore, « la sobriété du film de François Truffaut donne tout le relief nécessaire aux progrès imperceptibles de l’enfant sauvage en contact avec la civilisation ». « François Truffaut a exclu tout ce qui pouvait jeter l’équivoque sur son propos : le pittoresque historique, par exemple. L’essentiel du film est ailleurs, dans une vérité qui n’est en rien celle des reconstitutions et de l’histoire en costumes », note Michel Capdenac dans Les Lettres françaises.

Une forme classique

Les critiques apprécient le parti-pris esthétique du film qu’ils jugent en adéquation avec le scénario : « Le choix du noir et blanc témoigne de l’austérité du propos, de son ambition d’écarter de sa tentative tout esthétisme ravageur », écrit Henry Chapier dans Combat. Pour Claude Veillot dans L’Express, « film en noir et blanc traité sobrement comme une chronique, passant d’un tableau à l’autre grâce à des fondus à l’iris repris à Griffith et aux autres grands anciens, L’Enfant sauvage est superbement, insolemment classique ». Le travail du directeur de la photographie [Nestor Almendros] est particulièrement remarqué : « La photographie met l’accent sur l’atmosphère, les objets et les paysages, qui sont « comme les deux pôles entre lesquels hésite Victor » (L’Éducation). Michel Capdenac dans Les Lettres françaises renchérit : « Tout au plus par une façon feutrée de traiter la photographie, la lumière, la beauté de certains paysages, par l’emploi d’anciens procédés (ouvertures et fermetures à l’iris) [Truffaut] introduit-il un certain décalage, un lyrisme discret, évocateur de vieilles gravures illustrant des contes romantiques ».

Truffaut acteur

C’est la première fois que François Truffaut passe « de l’autre côté » de la caméra dans l’un de ses films. Les critiques apprécient son jeu sobre voire dépouillé : « François Truffaut s’est refusé avec raison à tous les effets formels qui auraient pu se substituer à notre émotion. Il interprète le rôle du docteur Itard avec une simplicité, une vérité qui mettent en évidence la patience, l’entêtement du sauveteur, que maints incidents contrarient, découragent. Et nous sommes suspendus à cette métamorphose. Réussira-t-il ? Rarement les spectateurs participent avec une telle sympathie à l’émotion des protagonistes d’un film », écrit Pierre Mazars dans Le Figaro. « Avec une sensibilité, une passion, une pudeur qui sont la marque de sa personnalité. François Truffaut s’est identifié à cet éducateur modeste, auquel, par un portrait d’une exemplaire sobriété, il rend ainsi hommage. De cette expérience, Truffaut se fait le chroniqueur vigilant et attentif que nous voyons périodiquement à son pupitre noter les résultats, décevants, aléatoires ou encourageants de séances de rééducation qui occupent la majeure partie du film, selon un crescendo à la fois dramatique et poétique », ajoute Michel Capdenac dans Les Lettres françaises. « Le Dr. Itard, dans le film, ne sourit jamais. Sanglé dans sa redingote, Truffaut en fait un personnage de médecin à l’ancienne mode, un peu guindé, mais guettant, avec une attention passionnée, les moindres progrès de l’enfant » (Télérama). Georges Charensol dans Les Nouvelles littéraires s’interroge d’ailleurs : « [François Truffaut] a-t-il raison de vouloir lui-même incarner [le docteur Itard] ? Il y a chez lui une sécheresse qui prive le personnage de la chaleur humaine qui nous l’aurait rendu fraternel ».

L’enfant-acteur Jean-Pierre Cargol

Face à François Truffaut, les critiques relèvent la performance du jeune acteur Jean-Pierre Cargol, neveu du célèbre guitariste gitan Manitas de Plata, repéré dans un camp de gitans près de Montpellier. « [Truffaut] a découvert, pour [le rôle de Victor] un merveilleux petit gitan, dont la composition est d’une vraisemblance stupéfiante », écrit Étienne Fuzellier dans L’Éducation. Pour Le Soir (Bruxelles), « il atteint à une composition bouleversante ». « On se demande par quel prodige Jean-Pierre Cargol arrive à ce naturel, à cette spontanéité », s’enthousiasme Henry Chapier dans Combat.

Des éléments autobiographiques

La presse n’est pas sans remarquer le jeu de miroir entre l’histoire personnelle de François Truffaut et celle de cet « enfant sauvage ». « François Truffaut, qui a connu une jeunesse difficile, est à jamais resté un enfant incompris et blessé. André Bazin fut son véritable père et joua un peu le rôle qui fut celui de Jean Itard pour Victor », écrit Claude Mauriac dans Le Figaro Littéraire. Celui note encore : « La création de Truffaut n’est pas celle d’un acteur. Il ne joue pas. Il est lui-même, tel qu’il le souhaite : un homme qui aide après avoir été aidé ». « En jouant le rôle de l’éducateur, François Truffaut n’a qu’à être lui-même », renchérit Henry Chapier dans Combat, ajoutant : « L’Enfant sauvage prend l’allure d’une véritable confession : au-delà de la fable, il y a le cœur de Truffaut mis à nu ». Denis Marion conclut dans Le Soir (Bruxelles) : « On comprend que François Truffaut ait tenu à incarner lui-même, non sans talent, cette figure idéale du père, intercesseur et modèle, dont tous ceux qui en ont été privés dans leur enfance gardent la nostalgie ».

L’homme, un « animal social »

Les critiques s’accordent pour voir dans L’Enfant sauvage une réflexion sur ce qui fait l’humanité d’un être. « L’enfant de l’homme est incapable de devenir, à lui tout seul, un être humain », écrit Madeleine Garrigou-Lagrange dans Témoignage chrétien. Elle ajoute : « C’est cette dure et patiente conquête, parcourue d’échecs et de petites – merveilleuses – victoires, de moments sombres et de lumineuses éclaircies, c’est cette conquête par un « sauvage » de son humanité perdue que raconte le très beau film de Truffaut ». C’est aussi une leçon de pédagogie : « L’Enfant sauvage parvient à éviter l’appareil scientifique pour seulement édifier un « suspense » pédagogique sans cesse tissé de compréhension, de patience, d’amour » (La Croix). « C’est bien à la naissance d’un homme que nous assistons.  ; enfin, l’homme doué de conscience, et qui distingue, sinon entre le bien et le mal, du moins entre le « juste » et « l’injuste » », ajoute Étienne Fuzellier dans le journal L’Éducation. Philippe Bernert conclut dans L’Aurore : « Mais davantage encore que le vrai Itard, Truffaut reste du côté de Victor. Et la plus belle leçon du film, c’est que, finalement, c’est l’enfant sauvage qui éduque son maître ».

Certains critiques nuancent cette thèse en pointant les accents rousseauistes du film : « En filigrane de L’Enfant sauvage, il y a des réminiscences à la Rousseau, une mise en question de notre civilisation prisonnière des murs, une protestation implicite d’une âme sensible contre cette rupture brutale entre la nature et nous… », note Henry Chapier dans Combat. Étienne Fuzellier écrit dans L’Éducation : « [Jean Itard] a connu des moments de doute. Il s’est demandé si, après tout, Victor n’était pas plus heureux dans l’existence végétative d’où il tentait de le faire sortir : et l’on sent ce qu’un tel scrupule doit à Rousseau et aux affirmations péremptoires du Discours sur l’inégalité ». « Ce film n’est d’ailleurs pas seulement l’histoire d’une expérience scientifique et pédagogique fort bien reconstituée. C’est aussi l’histoire du drame scientifique et moral que vit un médecin du XIXème siècle, quelque peu rousseauiste » conclut André Besseges dans La France catholique.

La mise en scène

Les critiques apprécient enfin unanimement la mise en scène du film, jugée subtile : « Les « travellings » avant et arrière de L’Enfant sauvage illustrent la générosité de la pensée [de Truffaut], la noblesse de ses pulsions intérieures. Dans cette écriture limpide, sereine, secrète, il y a tout le résumé psychologique du personnage », écrit Henry Chapier dans Combat. « On n’oubliera pas les gros plans rapprochés de l’enfant dans l’arbre, ni le superbe plan général où Jean-Pierre Cargol célèbre une sorte de rituel panthéiste nocturne, comme un hymne à la lune », ajoute-t-il. « Cette bouleversante expérience, François Truffaut la décrit avec une retenue, un refus de l’effet qui décevront peut-être les amateurs de spectaculaire », note Claude Veillot dans L’Express. La mise en scène s’accorde à la progression du récit cinématographique : « Cette méthode, nous assistons à sa découverte, zigzagante, inspirée, fervente, par celui qui la met en œuvre. Et nous suivons avec une attention passionnée et une émotion qui n’est jamais sollicitée les étapes de ce cheminement vers le dialogue, vers la communication, vers la lumière » (Les Lettres françaises).

On trouvera peu de critiques pour ne pas défendre L’Enfant sauvage. Tout au plus, Le Nouvel Observateur qualifie le film d’« austère et anti-public  », ajoutant : « Truffaut semble croire dur comme fer qu’apprendre à éternuer, à pleurer, à avoir froid est le meilleur chemin pour se découvrir une âme. Cela empêche de s’intéresser au « dressage » du petit animal, à ses « progrès », donc au film. »


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.