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Petits changements : affiches françaises et américaines du « Grand chantage »

Blandine Etienne - 15 février 2016

Sorti en 1957, Sweet Smell of Success (Le Grand chantage) est un des derniers fleurons du Film noir, signé Alexander Mackendrick. La Cinémathèque conserve une affiche américaine originale et son adaptation littérale française. Les deux sont réalisées sur le même modèle avec des techniques différentes qui déterminent leur style respectif. Un cas particulier qui permet de revenir sur la conception des affiches de l’époque aux États-Unis et en France.

Sweet Smell of Success (Le Grand chantage) est le premier film américain d’Alexander Mackendrick, de retour aux États-Unis en 1955 après The Ladykillers (Tueurs de dames) qui clôt sa carrière britannique. Il entame cette seconde période américaine avec la société indépendante Hill-Hecht-Lancaster Productions et un genre totalement éloigné de ses premières comédies. Adapté d’une nouvelle d’Ernest Lehman, Sweet Smell of Success s’inscrit dans la veine semi-documentaire du Film noir. Mackendrick y fait une description impitoyable de l’univers corrompu du journalisme à scandale à travers les personnages de J.J. Hunsecker, puissant éditorialiste mégalomane et maléfique – interprété par Burt Lancaster – et de son attaché de presse arriviste et sans scrupules, Sidney Falco – joué par Tony Curtis. L’utilisation des acteurs à contre emploi, largement mise en avant lors de la promotion du film distribué par United Artists en juin 1957, n’est pas sans lien avec son échec au box-office.

L’affiche originale américaine

Cette affiche américaine de Sweet Smell of Success s’organise autour du tandem Lancaster-Curtis, déjà réuni dans Trapeze (1955), première production Hill-Hecht-Lancaster. Leurs noms s’imposent au centre, séparés par une ligne horizontale qui vient scinder l’image en deux et un commentaire décrivant les rôles de chacun. Découpée en blocs symétriques, l’affiche obéit à une composition à la géométrie implacable autour de deux photographies du film retouchées, présentant les acteurs en gros plan. Le cadrage serré est renforcé par de nombreuses mentions écrites. Deux larges bandeaux jaunes, réservés au générique et à une mise en garde plaçant d’emblée le spectateur potentiel dans la confidence, achèvent d’emprisonner les personnages. Impressionnant, Burt Lancaster, souvent filmé en contre-plongée et au grand angle, trône en haut de l’affiche, avec ses propres lunettes, portées sur les conseils de Mackendrick jugeant qu’elles lui donnaient l’air d’une « brute cultivée », et enduites d’une fine couche de vaseline pour troubler son regard. Finalement prêté par les studios Universal, au départ réticents, Tony Curtis apparaît rongé par le mal, dans un rôle on ne peut plus éloigné de son image habituelle de jeune premier.

Deux scènes complémentaires colorisées offrent encore un avant-goût de l’intrigue et d’une forme de misogynie propre au genre, en introduisant aux côtés des acteurs les personnages féminins secondaires, Barbara Nichols en haut et Susan Harrison en bas. Incluant des extraits du dialogue qui révèlent les manipulations de l’un, la faille de l’autre (un rapport pathologique à sa sœur), ces encadrés, dont la forme évoque celle d’un livre, déséquilibrent l’harmonie horizontale de la composition. L’ensemble, où domine le jaune vif associé à la typographie déstructurée du titre en lettres rouges, renvoit à l’esthétique de la littérature pulp.

Cette affiche de Sweet Smell of Success a été imprimée en offset, procédé de reproduction photomécanique dérivé de la lithographie. La technique rapide et économique avec laquelle s’est développée l’utilisation de la photographie a considérablement marqué le style des affiches. Son format « US One Sheet » (69 x 104 cm) est le plus courant aux États-Unis.

Le matériel publicitaire mis en place outre-Atlantique pour Sweet Smell of Success utilise également d’autres visuels : une diversité promotionnelle dont le but est de présenter différentes facettes du film pour toucher le maximum de spectateurs potentiels. Une autre affiche de Sweet Smell of Success exploite par exemple le face à face en montrant les deux personnages de profil.

La version française

Le film sort six mois plus tard en France, fin décembre 1957, distribué dans les salles parisiennes par Les Artistes associés, filiale du distributeur d’origine. Fait rare, l’affiche française reprend strictement le modèle américain, transposé dans une version plus stylisée, propre à la lithographie. Alors que l’impression offset est utilisée aux États-Unis depuis les années trente, la France - sous la pression du Syndicat des affichistes – continue à la fin des années cinquante à majoritairement privilégier la lithographie, pourtant coûteuse et chronophage.

Ici, l’affichiste français apporte sa touche personnelle en recourant au dessin d’après photographies, avec le lot de maladresses propres à l’entreprise. L’artiste accentue ainsi les ombres portées, créées par l’éclairage contrasté du chef opérateur James Wong Howe sur les visages de Burt Lancaster et Tony Curtis, qui apparaissent plus émaciés que dans la version originale.

L’auteur anonyme réalise ainsi, à la française, la réplique d’une affiche typique des Films Noirs exploités aux États-Unis dans les années cinquante, avec une dimension bavarde inhabituelle en France. Les mentions écrites de l’affiche initiale sont traduites littéralement, à l’exception de la seconde accroche qui n’est pas reprise. Cette fidélité au spécimen américain dans le cas du Grand chantage, sans doute héritée de contraintes publicitaires contractuelles, la singularise encore des affiches d’ordinaire conçues en France dont le graphisme, généralement plus conventionnel, est constitué d’un montage reproduisant silhouettes ou portraits détourés des acteurs.

Plus grande que l’originale américaine, cette affiche « un panneau » (160 x 120 cm) – format le plus courant en France – a été tirée à 3000 exemplaires, tirage moyen pour les murs et les salles.


Blandine Etienne est chargée de production web à la Cinémathèque française.