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École suédoise, lyrisme de la nature

Jon Wengström - 1 février 2016

Au début du XXe siècle, les films documentaires dominaient la production cinématographique suédoise. En 1907, la première vague de films d’actualité fut produite par le studio Svenska Biografteatern, situé dans la ville provinciale de Kristianstad au sud-est du pays. Sous la direction de son chef de production, Charles Magnusson, le studio se lança quelques années plus tard dans la réalisation de films de fiction inspirés de célèbres œuvres littéraires et d’événements historiques. Il fallut toutefois attendre la fin de l’année 1911 pour que la production de films suédois prenne son envol. En effet, Magnusson décida de quitter Kristianstad et de transférer les opérations de Svenska Biografteatern près de Stockholm où il fit construire de nouveaux studios sur l’île de Lidingö. Pour mettre en scène ses films, il engagea en 1912 trois comédiens et metteurs en scène de théâtre de renom appelés Victor Sjöström, Mauritz Stiller et Georg af Klercker, qui allaient bientôt devenir trois figures de proue du cinéma suédois.

Les trois hommes apprirent rapidement les ficelles du métier et enchaînèrent les films, réalisant chacun parfois six à sept longs métrages par an. Le plus abouti de ces premiers films est peut-être Ingeborg Holm, film de Sjöström daté de 1913 qui raconte l’histoire poignante d’une mère célibataire qui perd la garde de ses enfants. Son impact fut tel qu’il ouvrit le débat sur les conditions des mères célibataires et influença la législation suédoise en leur faveur.

Terje Vigen, film de Sjöström tourné en 1916 et sorti en 1917, signa le début de l’âge d’or du cinéma suédois. Il s’agissait là de la production la plus coûteuse jusqu’alors. Lorsque le film devint un succès critique et financier, Svenska Biografteatern décida de revoir sa politique. Le nombre de titres produits annuellement diminua. Toutefois, chaque film était plus long, mieux préparé et assorti d’un budget plus conséquent. À l’instar de nombreux longs métrages à venir, Terje Vigen s’inspirait d’une célèbre œuvre littéraire, en l’occurrence un poème rédigé par l’écrivain norvégien Henrik Ibsen. Autre caractéristique du film : il fut principalement tourné en extérieurs. Toutefois, Sjöström, aidé du célèbre caméraman Julius Jaenzon, ne se contenta pas d’utiliser le paysage saisissant comme toile de fond de son histoire : il représenta visuellement l’interaction entre l’homme et la nature. Toutes ces caractéristiques (budget important, inspiration d’une célèbre source littéraire et tournage en extérieurs) constituèrent la marque de fabrique du cinéma suédois au cours des années suivantes. Terje Vigen connut également un grand succès à l’étranger. Le tournage en extérieurs montrant un homme dans sa lutte contre les éléments devint l’une des principales caractéristiques conférant au cinéma suédois l’exotisme (ou la singularité) qui parut séduire les publics étrangers, et qui caractérisa également le film suivant de Sjöström, Berg-Ejvind och hans hustru (Les Proscrits, 1918).

Le studio Svenska Biografteatern puisa principalement ses sujets dans les œuvres de Selma Lagerlöf. Ainsi, Stiller s’en inspira pour réaliser Herr Arnes pengar (Le Trésor d’Arne, 1919). Les histoires étranges de Lagerlöf, dans lesquelles les esprits des morts se manifestent auprès des vivants, ont donné naissance à de nombreux films en raison des possibilités visuelles qu’elles offraient. Gunnar Hedes saga (Le Vieux Manoir, 1923), réalisé par Stiller, compte parmi les autres adaptations des œuvres de Lagerlöf. Toutefois, le plus célèbre fut Körkarlen (La Charrette fantôme), tourné en 1920 et sorti le 1er janvier 1921. Il est aujourd’hui considéré comme le plus abouti des films muets suédois. Il inaugura les nouveaux studios de Råsunda (au nord de Stockholm), que Magnusson fit construire lorsque le studio Svenska Bio se développa et confirma sa position dans l’industrie cinématographique suédoise en fusionnant avec d’autres entreprises et en se rebaptisant Svensk Filmindustri en 1919.

On considère généralement que l’âge d’or suédois se termina en 1924, année de sortie du film Gösta Berlings saga (La Légende de Gösta Berling) réalisé par Stiller et mettant en scène Greta Garbo. Stiller et Garbo furent débauchés par la MGM et rejoignirent Hollywood. À ce momentlà, Sjöström avait déjà quitté la Suède et s’était installé en Amérique. D’autres le suivirent rapidement, dont l’acteur Lars Hanson et le scénariste Hjalmar Bergman.

Bien entendu, tous les films suédois tournés entre 1917 et 1924 ne s’inspirèrent pas d’œuvres littéraires classiques et ne furent pas systématiquement tournés en extérieurs. Bien avant l’émigration des plus grands talents, le studio Svensk Filmindustri avait opéré un changement de politique de production, délaissant quelques qualités typiques pour créer des œuvres davantage attractives pour un marché international. Klostret i Sendomir (Le Monastère de Sendomir), réalisé par Sjöström en 1920, et Erotikon (Vers le bonheur), réalisé par Stiller la même année, illustrent ce changement de politique. Le film de Sjöström est un film d’époque se déroulant en Europe centrale et ne présente aucune des caractéristiques cinématographiques « suédoises », bien qu’il reste très intéressant d’un point de vue graphique. Quant à Vers le bonheur, il ne s’agit que d’une comédie parmi d’autres, évoluant dans un milieu urbain et contemporain.

La tendance à l’internationalisation se manifesta également lorsque le studio Svensk Filmindustri sollicita des talents étrangers. Les réalisateurs danois Carl Th. Dreyer et Benjamin Christensen réalisèrent tous deux des films pour Svensk Filmindustri au début des années 1920, et de plus en plus de films comptèrent des stars internationales à leur casting (Conrad Veidt, Lil Dagover, Gina Manès). Le Svensk Filmindustri créa même une filiale distincte appelée Isepa Films, consacrée uniquement aux coproductions internationales, parmi lesquelles un film produit en collaboration avec le studio parisien Les Films Albatros (Förseglade läppar / Lèvres closes, 1927).

Une grande partie de l’héritage cinématographique suédois disparut en 1941, lorsque tous les négatifs originaux de films muets produits par le Svensk Filmindustri (et ses formes antérieures) furent détruites dans un incendie. L’une des conséquences de cet accident est que plus de la moitié des long métrages muets est perdue à jamais (quant à Sjöström et Stiller, le pourcentage est bien pire : seuls quinze films de Sjöström sur quarante-trois et quinze films de Stiller sur quarante-cinq sont conservés). Autre conséquence : pendant longtemps, la politique de préservation et de restauration du cinéma muet suédois se limitait à utiliser comme source de duplication des copies de distribution nitrate usées, beaucoup de versions écourtées issues des réseaux scolaires et parfois même des formes plus fragmentaires encore. Heureusement, des copies nitrate des films détruits refont surface (principalement dans des archives étrangères), et de nouveaux éléments concernant des films tels que Terje Vigen, Le Monastère de Sendomir et Le Vieux Manoir ont été retrouvés ces dernières années, permettant de renouveler et d’améliorer la restauration de films déjà conservés.


Jon Wengström est directeur des collections films du Svenska Filminstitutet depuis 2003. Auparavant, il a été directeur de la programmation au Institute's Cinemateket de 1996 à 2003. Il est aussi membre du comité exécutif de la FIAF depuis 2013.