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Martin Scorsese dans le texte

Samuel Petit - 20 janvier 2016

Lorsqu’on étudie les nombreux articles et témoignages de Martin Scorsese disponibles à la bibliothèque de la Cinémathèque française, il est frappant de constater à quel point écrire, intervenir, faire connaitre, débattre est pour le réalisateur la continuité naturelle de son œuvre. Comme auteur, plus de trente ouvrages sont répertoriés, il a préfacé plusieurs monographies de cinéastes (Kazan, Kurosawa, Borzage…), récits autobiographiques (Fuller, Powell, Mckendrick…) ou autour de l’histoire du cinéma tels que Tournages : Paris-Berlin-Hollywood : 1910-1939, ou Silent movies : The birth of film and the triomph of film culture. De nombreux articles signés de sa plume et consacrés à la restauration de films, à des cinématographies nationales (cinéma italien, anglais…), et bien sûr à de nombreux cinéastes sont disponibles dans les revues Positif et Cahiers du cinéma (il fut rédacteur en chef du n°500). Leur lecture révèle la façon dont le cinéaste lie ses souvenirs de cinéma à son enfance et combien sa vision du médium, qu’il réactualise en permanence, éclaire son rapport à autrui. Lire Scorsese dans le texte contribue à une meilleure appréhension de l’œuvre.

Dans son texte Une authentique passion, extrait de l’ouvrage Mes plaisirs de cinéphile, Scorsese affirme que dans sa jeunesse, il était réduit à une solitude contrainte, car asthmatique : « J’ai découvert le cinéma quand j’étais enfant. Je suis né en 1942, et les premiers films que j’ai vus, avec ma famille, étaient ceux des années 40 et du début des années 50. Durant les cinq ou six premières années de ma vie, on me trouvait principalement dans les salles de cinéma. Puisque je ne pouvais pas faire de sports ou de jeux, c’est donc devenu un endroit pour rêver, fantasmer, pour me sentir chez moi. ». Il décrit la salle de cinéma et se souvient de l’impression qu’il avait enfant, et conserve toujours, d’entrer dans « un monde magique, le sentiment d’être en sécurité, et surtout d’être dans un sanctuaire, toutes choses qui dans sa mémoire, évoquent une religion. Un monde de rêves. Un lieu qui provoquerait et agrandirait son imaginaire ». Dès lors, il s’invente des films, conçoit des story-boards. Le cinéma participe également à l’élaboration de son rapport au monde.

Dans sa préface à l’autobiographie de Samuel Fuller (Un troisième visage : le récit de ma vie d’écrivain, de combattant et de réalisateur), il évoque le choc ressenti au visionnage de la bande annonce du film I shot Jesse James (1948), lorsqu’il avait six ans. Il était si excité à l’idée de voir le film qu’il ne comprenait pas comment « les gens pouvaient encore vaquer à leurs occupations ». « Des films tels que Duel au Soleil (1946) de Vidor, et Force of Evil (1948) de Polonsky m’ont aidé à construire ma vision du cinéma et, jusqu’à un certain point, de la vie ». Il décrit sa découverte du film de King Vidor en ces termes : « grande expérience sensuelle », « intensité sauvage de la musique », « tout était écrasant. » Et conclut : « La qualité hallucinatoire de l’imagerie n’a jamais diminué, après toutes ces années. Je crois bien que cette expérience m’a marqué pour toujours ». Ces sensations, il tente toujours de les reconstruire, cinquante ans plus tard, dans ses films, afin de les transmettre aux spectateurs.

Sa cinéphilie confine à l’érudition, et ses goûts couvrent un très large spectre de cinémas en tous genres et de toutes cultures. Dans l’article « Mes plaisirs coupables », paru dans Positif (n°241), il évoque avec malice son amour pour des œuvres allant de petits classiques oubliés à d’authentiques nanars, voire des films excentriques tels Abbott and Costello go to Mars (1953). Il se remémore une séquence d’anthologie avec poursuite et échanges de coup de feu en apesanteur, qui lui rappelle le théâtre de l’absurde, Beckett et Ionesco. « Tout y est ! » dit-il.
Scorsese est aussi un grand défenseur et représentant de la politique des auteurs. « Un film est l’expression d’une vision unique. Plus il est personnel, donc, et plus il s’approche du statut d’œuvre d’art. Ce qui signifie qu’il restera plus longtemps à l’épreuve du temps » (extrait du documentaire Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain). Dans sa préface au Kubrick de Michel Ciment, il prend la défense d’Eyes wide shut (1999), œuvre mésestimée à sa sortie, et établit une comparaison avec Voyage en Italie de Rossellini (1954) : « film lui aussi complètement incompris à son époque. » Cette référence rappelle l’influence constante du néoréalisme sur l’œuvre de Scorsese.
Par ailleurs, il ne cesse d’exhorter les jeunes cinéphiles à étudier l’histoire du cinéma. « Je dis aux jeunes réalisateurs et aux étudiants « Faites ce que faisaient les peintres d’antan. Etudiez les vieux maîtres. Enrichissez votre palette. Il reste encore tant à apprendre » » (Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain). Scorsese s’est battu durant toute sa carrière pour faire respecter sa vision : « Vous croyez en une idée, un concept, une histoire, un message et vous avez votre film. Vous ne vous en écartez sous aucun prétexte. Même si cela vous empêche de travailler pendant trente ans, vous ne faiblissez pas. Ce film, il faut le faire même si vous savez que c’est suicidaire. ».

Les films de Scorsese se déploient consciemment ou souterrainement, en perspective et en résonnance avec le cinéma. Son érudition n’est jamais la répétition, l’imitation ou la redite d’œuvres antérieures. Les films sont des objets aimés patiemment et longuement étudiés, des sources d’inspiration permettant au cinéaste d’élargir sa vision, participant en cela pleinement à son processus créatif.
Dans ses entretiens avec Michael Henry Wilson, Scorsese évoque The Tales of Hoffmann (1951) de Michael Powell et Emeric Pressburger, cinéastes qu’il admire, et ses multiples visionnages durant l’enfance. Ce film lui permit « d’appréhender le lien qu’entretient la caméra avec la musique ». Cette approche l’a inspiré pour les séquences musicales de New York New York (1977) mais aussi pour représenter les matchs de boxe dans Raging Bull.
Dans Taxi Driver (1975), les gros plans des yeux de De Niro ont été filmés en 36 ou 48 images secondes afin de reproduire le même effet que dans la séquence du duel sur une gondole. La séquence finale, montée à l’envers, est également inspirée du film The Tales of Hoffmann. Sur le plan de la mise en scène, Hitchcock est régulièrement convoqué dans l’œuvre du cinéaste. L’influence de The Wrong Man (1956) sur Taxi Driver est déterminante. La composition du cadre, le placement des personnages dans l’espace, l’utilisation d’un clair obscur fortement contrasté font ressentir incidemment au spectateur que : « Tout est conçu pour que Travis se sente coupable de quelque chose qu’il n’a pas commis » (Conversations avec Martin Scorsese). En revanche, la perception paranoïaque du personnage de Travis (Robert De Niro), est élaborée en partie d’après le personnage d’Anton Walbrook dans The Red Shoes (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948), autre œuvre du duo anglais. Figure autoritaire, le personnage masculin principal du film « est toujours là à écouter ou observer les autres, sur le point d’exploser » (Entretiens avec Michael Henry Wilson). En 2004, lors du tournage d’Aviator, Scorsese a demandé à Leonardo Di Caprio de visionner The Wrong Man pour la construction du personnage d’Howard Hughes.
Les exemples pourraient être multipliés à loisir, tant les films chez le réalisateur sont des objets aux contours multiples et aux utilisations transversales.

Lors de la préparation d’un film, Scorsese organise également des projections à son équipe. On en trouve un exemple dans l’ouvrage Gangs of New York, l’aventure d’un film. Une liste d’une quarantaine de films figure sur le plan de tournage reproduit dans le livre : des westerns réalisés par Anthony Mann (Winchester 73, 1950), Sam Peckinpah (The Wild Bunch, 1968), Michael Cimino (Heaven’s gate, 1980). Plusieurs films de gangsters sont cités, tels The Big Heat (1953) de Fritz Lang, Underworld U.S.A. (1961) de Fuller, ainsi que des films soviétiques des années vingt, d’Eisenstein (Octobre (1928) à Dovjenko (Arsenal (1928). Les Enfants du paradis (1945) côtoient L’Opéra de quat’s sous (1930) de Pabst, et Sanjuro (1962) de Kurosawa croise Chimes at Midnight (1966) de Welles. Dans les entretiens avec Richard Schickel (Conversations avec Martin Scorsese, 2011, p.353), Scorsese cite deux phrases de Fellini à propos de Satyricon (1969). Elles l’ont influencé pour envisager ce film de reconstitution historique « On est en train de marcher dans les rues de Rome, et il nous suffit de soulever un de ces pavés pour voir les romains de l’antiquité déambuler sous nos pieds. C’est de la science fiction à l’envers. » Scorsese reprend : « On retrouve quelque chose d’identique dans certains aspects d’Il était une fois dans l’ouest (1968) de Leone. Tous ces styles convergeaient dans nos esprits, et Gangs of New-York en porte l’empreinte ».

Les films continuent de l’influencer durant les tournages : « Je regarde souvent des films quand je tourne. Le tournage de Casino a été très dur et a demandé beaucoup de travail, de réflexion. Pendant les week-ends, quand j’étais seul, je visionnais des films anciens, pas forcément des films importants. Des westerns de série B des années 40, en couleurs. Je les regardais sans vraiment prêter attention aux histoires. Ils m’aidaient à clarifier mon esprit, à être plus réceptif sur la question de l’improvisation des acteurs dans le plan. On a de bons exemples chez Hawks et chez John Ford. La scène de la rivière dans Two rode together m’a quasiment tout enseigné sur le sujet. Si on combine cette scène avec Shadows de Cassavetes, on trouve autre chose. Et en y ajoutant un angle de caméra de Welles, il se peut qu’on découvre encore autre chose. » (Mes plaisirs de cinéphile)

Le cinéma, in fine, est un moyen de partager des expériences. « Pour moi, mes souvenirs de spectateur sont indissolublement liés à la famille. Mon père et moi communions en silence
en partageant ensemble ces images et ces émotions extraordinaires. Tout cela m’a tellement marqué, jusqu’au jour d’aujourd’hui, que l’essentiel de mon désir et de mon besoin de m’exprimer par le cinéma en découle directement. Au fil des ans, une partie de cet amour et de cette communication s’est reporté sur moi et mes enfants ». A tel point qu’il publie dans l’hebdomadaire L’Espresso (janvier 2014), une lettre ouverte à sa fille de quatorze ans, dans laquelle il décrit le travail de cinéaste comme une lutte continue pour imposer sa vision. « Ceci ne vaut pas que pour le cinéma, je dis que la voix qui doit t’animer est la tienne - c’est ça la lumière intérieure », lui recommande-t-il (lettre reproduite intégralement dans Martin Scorsese, rétrospective).

En conclusion à son documentaire Un voyage avec martin Scorsese à travers le cinéma italien, Scorsese dit : « L’histoire est un savoir qui se transmet. Quelque chose qu’on apprend par les autres. Pour que l’histoire du cinéma continue à vivre, je dois transmettre mon propre enthousiasme, ma propre expérience. » Et à la question à quoi sert le cinéma, Scorsese propose une réponse simple : « Les films répondent à un besoin spirituel qu’ont les hommes de partager une mémoire commune ».

Ouvrages cités disponibles en bibliothèque :

  • CIMENT, Michel, Kubrick, Calmann-Lévy, 2022
  • Fuller, Samuel, Un troisième visage : le récit de ma vie d’écrivain, de combattant et de réalisateur, éditions Allia, 2011
  • Silent movies : The birth of film and the triomph of film culture, Little Brown and co, 2007
  • SCORSESE, Martin, HENRY WILSON, Michael, Martin Scorsese. Entretiens : Cahiers du cinéma, Centre Pompidou, 2005.
  • SCORSESE, Martin, SCHICKEL, Richard, Conversations avec Martin Scorsese, Paris : Sonatine, 2011.
  • SCORSESE, Martin, Mes plaisirs de cinéphile : textes, entretiens, filmographie complète : Cahiers du cinéma, 1998.
  • SCORSESE, Martin, Gangs of New York, l’aventure d’un film, Cahiers du cinéma, 2002
  • SCORSESE, Martin, Rétrospective, Editions Gründ, 2014
  • Tournages : Paris-Berlin-Hollywood : 1910-1939, Le Passage, 2010
  • Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, Arte vidéo, 1995
  • Un voyage avec martin Scorsese à travers le cinéma italien, Arte vidéo, 1999

Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.