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Revue de presse des « Chiens de paille » (Sam Peckinpah, 1972)

Véronique Doduik - 20 août 2015

Les Chiens de paille, septième long métrage de Sam Peckinpah, est la première œuvre du cinéaste qui ne soit pas un western. Avec ce film, le réalisateur de La Horde sauvage renouvelle sa réflexion sur la violence, à travers l'histoire d'un jeune couple confronté à l'hostilité du village où il est venu s'établir pour trouver le calme et la sérénité.

« L'heure vient parfois où le sage doit être sans pitié et traiter les créatures comme des chiens de paille. » Cette citation de Lao Tseu a inspiré à Peckinpah le titre de son film. À sa sortie en France, le 11 février 1972, il est reçu par la presse comme une œuvre majeure du réalisateur.

Une surenchère dans la violence

Bien que les déferlements de violence soient une des composantes habituelles des films de Sam Peckinpah, les critiques sont unanimes pour reconnaître qu'avec Les Chiens de paille, le cinéaste atteint un paroxysme. « La rage destructrice dont est atteinte la horde qui assaille la ferme isolée d'un jeune couple venu chercher le calme en Cornouailles dépasse l'imaginable ! », s'exclame Robert Monange dans L'Aurore, parlant également à propos de l'assaut final de la ferme de « feux d'artifice de barbarie ». Le Monde s'interroge : « Était-il nécessaire d'aller si loin dans la cruauté ? ». Pour Témoignage chrétien, « la bagarre finale affiche une gratuité et une complaisance qui expliquent notre fascination mais ne la justifie pas ». Le Journal du dimanche juge que ces débordements ont même quelque chose de grotesque : « D'une férocité aux frontières du ridicule, avec ses rats jetés au visage, ses chats pendus, ses batailles à l'huile bouillante, au tromblon, au poignard, ses grêles de coups, son piège à loup refermant ses griffes d'acier sur une tête d'homme, Les Chiens de paille déploient sans mesure ni conviction tout l'arsenal de l'horreur ». Néanmoins, ce journal, tout en regrettant « qu'un thème si subtil soit développé avec la délicatesse balourde d'un rhinocéros dans un tea-room, » reconnaît que « sous ce carnaval de l'épouvante se dissimule une fine analyse du comportement d'un intellectuel face à la violence ».

Un western hors d'Amérique ?

Les Chiens de paille, comme le remarque parmi d'autres L'Humanité, est « le premier film de Sam Peckinpah à se situer en Angleterre, en Cornouaille, et non plus en Amérique, et aussi le premier film de l'auteur à se situer à notre époque ». Selon ce journal, « le débordement de violence n'est donc plus justifié par une référence directe, concrète, à un évènement, une période historique (au western) ». « Le film a un impact d'autant plus grand qu'il se déroule de nos jours », ajoute L'Aurore.

Néanmoins, même si le cadre des Chiens de paille n'est plus strictement celui du western, selon Jeune cinéma, « la dimension "westernienne" s'affirme plus d'une fois : les héros s'installent dans une maison isolée. Les personnages des brutes du coin sont parents de ceux des westerns de John Ford. Le personnage de Dustin Hoffman est proche de ceux incarnés par exemple par Henry Fonda dans les films d'Anthony Mann. La référence aux westerns est très nette ». Combat abonde dans ce sens : « La situation finale, développée pendant quarante-cinq minutes, est celle d'un western, c'est la scène classique du shérif refusant de livrer un prisonnier à la foule déchaînée, mais la situation paraît cette fois bien réelle, et concerne directement les spectateurs ». Positif partage cette analyse : « Bien que situé en Cornouaille britannique, Les Chiens de paille calque le schème narratif de multiples westerns : un étranger ignorant le code local vient s'installer dans la communauté hostile, et subit toutes les humiliations traditionnelles. C'est contre sa volonté qu'il finit par prendre les armes. Le sujet sert la convention, justifie la violence comme rite de passage, impose l'image de marque américaine la plus conservatrice : ce pays a été fondé par de vrais hommes qui savaient se faire respecter ».

Avec son refus assumé du « genre western » au sens traditionnel, certains critiques voient dans Les Chiens de paille un jalon important dans l'œuvre de Peckinpah. « C'est une leçon donnée à ceux qui l'ont catalogué comme le témoin privilégié de la violence de l'Amérique », écrit Jeune cinéma, qui ajoute qu'en ne situant pas son film en Amérique, « Sam Peckinpah nous signale qu'il n'est pas uniquement le témoin de la violence américaine, mais qu'il est aussi celui de toutes les violences, agrandissant ainsi singulièrement le champ de sa méditation ». La presse reconnait en effet que le cinéaste atteint ici une sorte de dimension universelle, dépassant le cadre historique et géographique de l'action. France Soir écrit : « Sam Peckinpah était déjà allé très loin dans La Horde sauvage, mais il s'agissait là d'un western dont nous étions seulement les spectateurs. Ici nous nous sentons concernés, la violence est enfouie en chacun de nous ». « C'est pour Peckinpah l'occasion de prendre un recul notable avec le mythe du western, pour aller chercher au plus profond de lui-même les racines de ce mal immémorial », conclut Positif.

Une analyse des racines de la violence

Beaucoup de critiques sont en effet sensibles à l'analyse à la fois sociologique et psychologique sous-jacente au film. Pour L'Éducation, même si l'action se situe dans un autre temps, un autre lieu que dans ses films précédents, les hantises de Sam Peckinpah n'ont pas changé : « On saisit tout de suite que l'idée de la violence règne désormais partout, et qu'il n'est plus de sanctuaire qui en soit protégé ». Et d'ajouter : « L'analyse devient plus profonde quand Peckinpah, par petites touches, mais qui se regroupent habilement, éclaire les causes de cette violence et les ramène essentiellement à la sexualité et au racisme, à la haine de l'étranger, de l'être différent ». Mais selon La Croix, « le propos du cinéaste est aussi de montrer que les intellectuels volontiers réfugiés dans leur tour d'ivoire ignorent tout des forces brutes qui trop souvent, mènent le monde. Et quand il leur faut se battre autrement qu'avec des idées, à poings nus, ils dépassent eux-mêmes souvent les bornes et se montrent pires que leurs adversaires ». Jeune cinéma souligne d'ailleurs l'ambiguïté du personnage de David Sumner, interprété par Dustin Hoffman, qui « est typiquement celui de l'Américain idéaliste et non-violent qui massacre les autres malgré lui. Il a fait triompher la justice, mais à quel prix ? ». Ainsi, pour La Revue du cinéma, Peckinpah va réellement au bout de son sujet, avec les moyens d'un cinéaste de grand talent : « En donnant à ressentir, puis à voir, il peint des barbares. Il croit aussi que le vernis de la civilisation craque très vite, et que le primitif est tout proche du civilisé ». Et de conclure : « C'est un film difficile, gênant au sens propre du terme, dérangeant, un ouvrage qui, dans l'œuvre de Peckinpah, marque une évolution vers une autre vision de la violence actuelle. Plus sèche, plus concertée, plus froide ».

L'analyse de Combat est quelque peu différente. Pour ce quotidien, « Sam Peckinpah démontre qu'un être – capable de ne pas se renier – résiste à tous les assauts, et triomphe de toutes les coalitions, à condition de rester fidèle à ses convictions profondes (...) L'opiniâtreté de l'homme de bonne volonté finira par vaincre à la fois la bêtise et la sauvagerie des autres, montrant que la résistance au mal décuple les forces ». Le journal ajoute : « Faire un film aussi dur et sanglant pour prouver qu'il y a remède à la violence, c'est prendre le parti de faire sauter le "système" de l'intérieur ».
Écran, sous la plume de Max Tessier, ne partage pas cette opinion : « Le bonheur est que le film "fonctionne" au premier degré, que l'on est pris aux tripes par la violence inouïe du final. Le malheur est que Peckinpah ne sait pas penser, ou le fait comme une des brutes de son film. Le malheur est qu'il s'acharne à utiliser des procédés intellectuels (comme ces maladroits "flashs mentaux") et new-yorkais, là où il suffirait d'un ton direct et physique. Le malheur surtout est qu'il finit par glorifier un intellectuel qui découvre les bienfaits de la violence et, sous couvert de la dénoncer, en fait l'apologie ».

Une écriture filmique magistrale

La majorité des critiques rend hommage à l'habileté de la mise en scène. « D'une main de maître, Peckinpah trame une histoire dont tous les éléments et les personnages sont d'abord indépendants. Peu à peu, ces éléments vont s'imbriquer les uns dans les autres, par accident et comme par nécessité, pour s'acheminer, avec lenteur et tension, vers une débauche, un paroxysme, une folie et une rage de violence », écrit Télérama. « L'écriture de Sam Peckinpah est serrée, violente, nerveuse à l'extrême. Le rythme des plans et la nature des cadrages contiennent toute la fièvre qui ronge les personnages et toutes les passions qui – au cours du récit – vont projeter les personnages les uns contre les autres », renchérit Combat.
Pour La Croix, « il existe une tension dramatique qui monte savamment, du calme trompeur au déchainement de la brutalité ». L'Éducation écrit que la séduction du film vient surtout de l'art très subtil de ses images et des contrepoints de sa composition : « D'un bout à l'autre, le montage est d'une rapidité, d'une économie, d'un rythme sans défaut, depuis la narration paisible du début jusqu'aux paroxysmes de la fin. Quant à la très longue séquence du siège de la ferme, son suspens est dosé avec une lucidité parfaite ». Ce journal relève aussi certaines marques de fabrique du réalisateur : « Alors que le montage subit une accélération constante et nous entraîne dans un mouvement haletant, certains plans (chutes dans l'escalier, vitres brisées qui explosent dans les chambres), sont filmés avec un ralenti sensible qui nous impose une vision impitoyable des choses, en même temps qu'elle leur confère une poésie étrange et les transforme en leur propre symbole ».

Une interprétation éblouissante

À l'unanimité, la presse souligne l'interprétation magistrale de Dustin Hoffman dans le rôle du jeune mathématicien David Sumner. L'Éducation vante « le talent remarquable de l'acteur », qui fait de son personnage « un homme complexe, tout autre chose qu'un personnage symbolique ». Pour France Soir, le comédien réalise une performance, « sachant passer, avec une vérité hallucinante, de l'état d'homme paisible à la fureur meurtrière de la fin ». « On ne vantera jamais assez l'éblouissante performance de Dustin Hoffman et l'excellent choix de tous les interprètes », s'enthousiasme Combat. Pour L'Aurore, « Dustin Hoffman est un acteur que chaque rôle grandit davantage, et la jeune Anglaise, Susan George, dans le rôle de sa femme, Amy, un curieux mélange d'ange et de démon. »


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.