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Le don Suzanne Durrenberger, scripte

Blandine Etienne - 24 novembre 2014

Suzanne Durrenberger est une des plus grandes scriptes françaises. Elle débute en 1946 une carrière prolifique de plus de soixante ans, poursuivie avec énergie jusqu'en 2008. Scripte de Buñuel, Vadim ou Bertolucci, elle a confié peu avant sa mort, survenue en juin 2011, toutes ses archives professionnelles à la Cinémathèque française.

Une grande figure de la profession

Née en 1922, Suzanne Durrenberger fait ses débuts avec Robert Vernay, Henri Decoin, Marc et Yves Allegret ou Jules Dassin, avec lesquels elle travaille à plusieurs reprises. Elle est aussi présente aux côtés de Roger Vadim, rencontré sur le tournage de Et Dieu... créa la femme en 1956 jusqu'à Une femme fidèle en 1976 ; le temps de seize films. Après une première expérience avec Buñuel sur La fièvre monte à El Pao (1959), elle devient sa scripte attitrée, du Journal d'une femme de chambre (1963) à son dernier opus, Cet obscur objet du désir (1977). Également fidèle complice de Bertolucci à partir de 1972 avec Le Dernier Tango à Paris, elle ne le quitte plus jusqu'aux Innocents (2003). Ensemble, ils tournent dix longs métrages pour lesquels Suzanne Durrenberger a confié à la Cinémathèque tous ses scénarios, polaroïds et autres nombreux documents de travail.
Elle est à Buñuel et Bertolucci ce que Suzanne Schiffman est à Truffaut, ou Sylvette Baudrot à Resnais et Polanski : un collaborateur technique et artistique indispensable.

Suzanne Durrenberger exerce aussi régulièrement ses talents de scripte avec Alexandre Astruc, Philippe de Broca, Philippe Labro, Eli Chouraqui et Francis Girod, puis avec Gabriel Aghion, Rémi Waterhouse et Patrice Chéreau. Elle tourne avec celui-ci son dernier film, Persécution (2008).
Au-delà de ces fréquentes collaborations, la scripte travaille également avec Jacqueline Audry, Léon Mathot, Jean-Pierre Melville ou Vittorio De Seta, passant de Jacques Poitrenaud à Jacques Doniol-Valcroze et René Clément mais aussi Michel Audiard, Bertrand Blier, Michel Deville, Nelly Kaplan, Peter Brook ou Milos Forman.
Un résumé de carrière, écrit de sa main, ainsi qu'un mémoire d'étude consacrée à la scripte témoignent du riche parcours de cette personnalité qui a marqué les mémoires. Ces documents sont d'autant plus précieux que les filmographies de scriptes restent parfois incomplètes et difficiles à établir.

Les documents de scripte : toute la mémoire du film

Le don Suzanne Durrenberger porte principalement sur la seconde moitié de sa carrière, malgré quelques exceptions comme le scénario de Belle de jour. Il couvre entre autres ses collaborations avec Bertolucci, Girod, Chéreau ou Aghion. Ce fonds d'archives regroupe scénarios annotés illustrés de photos, feuille de service, plans de travail et autres rapports techniques ou administratifs qui sont autant de récits détaillés du tournage et en disent long sur la réalisation des films. Car la scripte, veillant à la bonne continuité du film, occupe une place centrale au sein de l'équipe et une position privilégiée entre le réalisateur et le producteur. Présente de la préparation du film (pratique qui se perd aujourd'hui) au tournage et parfois même au montage (comme c'est le cas pour S. Durrenberger), ses documents de travail représentent une mine d'informations, chiffrées ou écrites, prisées par nombre de chercheurs.

Ainsi les scénarios annotés révèlent l'évolution de l'écriture jusqu'au tournage : la moindre modification y est scrupuleusement reportée. Support de base de la scripte pour suivre le tournage, il est souvent augmenté de notes complémentaires, de croquis et de photos ; autant de gardes fous pour assurer la cohérence du récit et contrôler les raccords. La scripte y indique les prises tournées pour chaque plan en utilisant le procédé dit du script ligné (un système de fléchage – qui varie selon les scriptes – pointant le début et la fin du plan en couvrant les dialogues concernés). Il lui sert à rédiger les quatre rapports dont toute scripte a, en France, la charge quotidienne.

Le rapport image fait état de chaque prise tournée pour préparer le développement de la pellicule et gérer le stock. Il permet d'en connaître le détail (métrage utilisé, indications du directeur photo, informations relatives à la pellicule...) et précise celles choisies par le réalisateur.

Pour chaque plan, le rapport montage indique à l'attention du monteur les nuances de chaque prises (dialogue, jeu des acteurs ou angles de prise de vue...). Plus rares, les Cutter logs sont des pré-rapports montage établis avant la projection des rushes.

Les rapports productions rendent compte de l'avancée du tournage au jour le jour. La scripte y consigne l'ensemble des renseignements chiffrés, recensant chaque prise, chaque mètre de pellicule tournée, développée... le nombre de séquences complètes et incomplètes, de plans supplémentaires ou refaits, leur minutage, la consommation en kilowatt ou encore la présence des acteurs et de l'équipe...

Le déroulé du tournage est consigné dans le rapport horaire, heure par heure, jour après jour. La scripte relate avec précision les heures d'arrivée et de départ, le temps de mise en place pour chaque plan, les pauses et toute perturbation entrainant un retard sur ce document qui fait foi auprès des assurances et livre à la postérité la vie du tournage.

Souvenirs de tournage, clichés inédits

Le don Suzanne Durrenberger est aussi un témoignage en images de nombreux tournages, immortalisés par une multitude de photos prises dans le cadre de son activité. Pour garder en mémoire l'agencement des décors ou le port d'accessoire mais aussi le temps d'un raccord coiffure ou d'une pause, la scripte prend une foule de polaroïds. Souvent annotés et numérotés, elle les classe par séquence quand elle ne les colle pas dans son scénario, offrant ainsi aujourd'hui des centaines de clichés de travail inédits. Parmi les plus anciens, une série de polaroïds de La Voie Lactée (L. Buñuel, 1968), des photos de Brigitte Bardot et Jane Birkin sur le plateau de Don Juan (R. Vadim, 1972) ou encore des clichés de tournages de Philippe de Broca : La Poudre d'escampette (1970), Chère Louise (1971) et Le Magnifique (1973).

Les photos de la scripte sont autant de portraits d'acteurs au travail : Catherine Deneuve sur les tournages du Bon plaisir (F. Girod, 1983), Paroles et musique (E. Chouraqui, 1984) ou Belle maman (G. Aghion, 1998), De Niro et Gérard Depardieu sur Novecento (B. Bertolucci, 1974) ou encore Valéria Bruni-Tedeschi sur Les Menteurs (E. Chouraqui, 1995) en passant par Jean Marais (Stealing Beauty, B. Bertolucci, 1995) et Jean-Claude Brialy (Monsieur Max, G. Aghion, TV, 2007) dans leurs derniers rôles.

A noter également la présence de films en costumes qui font l'objet de lots importants : ainsi les polaroïds de Valmont (M. Forman, 1988), Lacenaire (F. Girod, 1990), Le Libertin (G. Aghion, 1999) ou Gabrielle (P. Chéreau, 2005). Sur le tournage de La Reine Margot (P. Chéreau, 1993), Adjani refuse d'être photographiée d'où une décapitation systématique de l'actrice sur les photos... La scripte bricole encore des photomontages de polaroïds, parfois scotchés au gaffer, pour reconstituer des vues panoramiques comme pour The Sheltering Sky (Un Thé au Sahara, B. Bertolucci, 1990).


Blandine Etienne est chargée de production web à la Cinémathèque française.