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Les Films pédagogiques d'Éric Rohmer

Manuela Guillemard - 28 janvier 2019

Selon Rohmer, il n’y a pas de « différences fondamentales entre tourner pour le petit écran et un film tourné pour le grand ».
Lorsqu’il intègre les équipes de la télévision scolaire en 1964, Éric Rohmer a quitté l’enseignement depuis longtemps et ne souhaite pas y retourner, il a déjà réalisé deux Contes moraux et il n’est plus rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. Entre travail alimentaire et recherches personnelles, il entre à la télévision scolaire et restera cinq ans au sein de de l’Institut Pédagogique National (IPN), institution sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale.

Mallarmé - film pédagogique d'Éric Rohmer

Mallarmé - film pédagogique d'Éric Rohmer

C’est son intérêt pour le cinéma et son désir de rester à Paris qui le poussent à choisir cette option, sur les conseils d’Henri Agel. Il prend contact à l’époque avec Georges Gaudu (un ancien de l’IDHEC) alors responsable de la télévision scolaire. Dans les années 60, Georges Gaudu fait le choix de faire travailler de jeunes cinéastes et critiques qui apportent un regard esthétique, un point de vue cinématographique dans la réflexion sur la forme, mais aussi dans le choix des sujets proposés, en particulier sur le thème du cinéma, alors même que cette discipline n’était pas encore enseignée à l’école.
Le premier sujet que Georges Gaudu lui confie sera scientifique et peu commun, Les cabinets de physique au XVII,I dans la série « Vers l’unité du monde », ce programme devant s’adresser à l’origine à des élèves du second cycle. En possession d’un CAPES, il a la légitimité pour être à la fois le réalisateur et le « producteur » de ses propres émissions (appellation de l’époque pour les scénaristes pédagogues, auteurs des programmes développés). Au générique de la plupart de ces productions, Éric Rohmer apparaît comme réalisateur, et comme auteur sous son nom à l’état civil, Maurice Schérer.

Éric Rohmer réalisera 26 films pédagogiques sur des thématiques diverses et variées telles que le cinéma (Postface à l’Atalante, Louis Lumière, Postface à Boudu sauvé des eaux, L’Homme et les images…), la littérature (Victor Hugo, Les Caractères de La Bruyère, Edgar Poe, Don Quichotte…), l’architecture (Entretien sur le béton…), la linguistique (L’Enfant apprend sa langue) ou encore le monde industriel (Métamorphoses du paysage). Malgré les impératifs didactiques imposés par l’exercice, on retrouve dans certaines de ces œuvres la créativité et l’esprit « rohmérien » du réalisateur.

Comme réalisateur, il s’attache à la forme que peut prendre un entretien, produisant entre autres des émissions comme Entretien sur Pascal, une conversation philosophique entre Brice Parain et Dominique Dubarle, dont on retrouve d’ailleurs l’écho dans son film Ma nuit chez Maud (1969). Il travaille également sur le traitement des personnages et des figures avec l’image de Don Quichotte, de Stéphane Mallarmé ou de Perceval. D’une manière générale, son œuvre pour la télévision scolaire comporte des résonances avec certains de ses longs métrages. Cette période n’est pas qu’une parenthèse, elle lui permet aussi d’explorer les « diverses facettes d’un même catalogue de forme ».

Dans le documentaire Le laboratoire d’Éric Rohmer, un cinéaste à la télévision scolaire, réalisé en 2012, il revient, au cours de son entretien avec Hélène Waysbord, sur son travail, sa manière de filmer, son regard et ses sources d’inspiration. Il témoigne d’une volonté de transmission et de diffusion du savoir avec le développement d’une pensée personnelle toujours au service du propos et de la connaissance. Au sujet de cette période, durant laquelle il fit preuve d’une inventivité constante, il dira à propos de ses courts métrages « Ce ne sont pas des œuvres mineures : elles valent ce que vaut le reste »

Dans Les Métamorphoses du paysage, une de ses réalisations les plus originales pour la télévision scolaire, il propose une manière d’apprendre à voir, d’exercer le regard, de filmer la beauté propre du paysage industriel. C’est l’amour du passé, et l’espoir que les constructions du présent deviennent du patrimoine pour les générations à venir, qui l’ont motivé. Il écrit ainsi dans la fiche pédagogique qui accompagne le document audiovisuel : « il ne s’agit donc pas tant de constater que le monde, depuis 100 ou 150 ans, a changé de visage sous l’effet direct ou indirect de la révolution industrielle, que de trouver dans cette métamorphose l’occasion d’une méditation et d’une rêverie poétique. Il eût été possible de construire l’émission sur des documents, nombreux et pittoresques à coup sûr. À une collection de belles images mortes, nous avons préféré, au risque de diminuer la portée historique du propos, le point de vu vivant d’une caméra qui a enregistré, tout spécialement pour la circonstance, des images empruntées forcément au monde contemporain, mais au monde qui, en France, en ces années 60, porte mieux l’empreinte d’un passé récent, qu’il ne dessine encore la figure de l’avenir. » (Bulletin de la radio-télévision scolaire, n°8 – 1964).

Éric Rohmer estimait que voir, « cela veut dire aussi jouir du plaisir de la vue. Les œuvres qui nous restent du passé sont, en général, des œuvres d’art. La barrière qui séparait jadis l’enseignement des disciplines artistiques et littéraires s’effondre aujourd’hui. Et la télévision scolaire doit être la première à proclamer et rendre tangible cette maxime « Rien n’est vrai que le beau », telle est notre devise. »


Manuela Guillemard est chargée d’archives audiovisuelles à la Direction de l’Édition Transmédia pour le Pôle national de Production et Patrimoine Audiovisuels archives réseau-Canopé