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Louis Malle : Mai 68 en questions

Samuel Petit - 15 mai 2018

« Je n’ai d’autre engagement que ma curiosité. Essayant d’être lucide, je me contredis. On m’a pris successivement pour un anarchiste de droite, un gauchiste, un nostalgique. Je ne trouverai jamais une idéologie, un système politique qui me donne satisfaction. » (Louis Malle par Louis Malle)

La Cinémathèque française a acquis le fonds Louis Malle (1258 dossiers, répartis dans 227 boîtes) en janvier 2000, ouvrant la voie à une nouvelle compréhension de l’œuvre et de l’artiste mal connu. On y trouve des scénarios inédits, textes, carnets, notes. Cet homme discret a la passion de l’écriture, le besoin de se confier, et le souci de la justesse. Il écrit pour découvrir des choses sur lui-même, pour clarifier ses idées, révélant toujours un peu plus de lui-même. La deuxième moitié des années soixante est peut-être la période la plus fertile de sa vie. De 1967 à 1971, il va faire sa révolution intérieure, multiplier les projets, les actions concrètes, intervenir à plusieurs reprises dans le débat public, et accompagner les évolutions de la société, avec en arrière-plan, les évènements de mai 1968.

L’Inde

Automne 1967, le ministre des affaires étrangères propose à Louis Malle d’aller en Inde afin d’y présenter une série de films français, dont Le Feu Follet (1963). Traversant une crise personnelle, il pressent la nécessité d’effectuer une coupure radicale, un « besoin physique de rentrer dans le monde, dans la réalité ». Parti pour quinze jours, il y reste deux mois. Fasciné, il repart avec l’intention d’y tourner un film. Ses carnets rendent compte de l’ensemble de l’aventure en Inde  : « Mon idée était […] de regarder ce qui se passait et, ensuite, de tourner. Pas de programme, pas de scénario, pas de matériel d’éclairage », et pas de distributeur. Louis Malle réfute l’ethnocentrisme et constate qu’il ne pourra pas pénétrer l’opacité de cette culture. Le récit de cette aventure est narré dans des carnets consultables à la Bibliothèque du film et reproduits dans l’ouvrage L’Inde fantôme : carnet de voyage (Gallimard, 2005). Dans cette série documentaire sur l’Inde, il parvient à mettre à nu son processus créatif, exprimer ses doutes, pour laisser libre la réflexion du spectateur.

De retour à Paris, il se retrouve au cœur de mai 68 et témoigne : « Je me sentais mieux dans ma peau. L’Inde m’avait nettoyé, et rechargé. Je vivais davantage au temps présent. J’étais plus sensible, plus ouvert. En même temps, libéré du poids de la culpabilité, ma mémoire se débloquait, mille détails de mon enfance et de mon adolescence remontaient à la surface. » Cette deuxième « naissance » ouvre une voie nouvelle dans le cinéma de Malle.
Photogramme de "L'Inde fantôme"

Mai 1968 et le Festival international du film de Cannes

Malle est de retour à Paris le 5 mai 1968. Au même moment, les étudiants occupent la Sorbonne, il y a plus de 600 arrestations. « J’habitais à l’Odéon et le soir même de mon arrivée, alors que je me baladais place Saint Michel… je me suis fait matraquer par cinq flics qui voulaient me faire circuler : bien sûr ça m’a mis définitivement du côté des étudiants » note-t-il avec humour. Mais il se méfie des activistes politiques. Après avoir discuté avec un CRS, Il fait le même constat que Pasolini : « Ce sont les fils de bourgeois qui sont sur les barricades, et les fils de prolétaires qui leur tapent dessus ».

Le 10 mai s’ouvre le Festival de Cannes, Louis Malle fait partie du jury. Si les premiers jours se déroulent sans accrocs, le 18 mai, un groupe de cinéastes conduit par François Truffaut et Jean-Luc Godard débarque sur la croisette et exige l’annulation du festival en solidarité avec les étudiants. Malle défend l’idée et parvient à convaincre les autres membres du jury de démissionner. Il est également partie prenante des États généraux du cinéma, d’où émergent des propositions visant à repenser le mode de création du cinéma, la production, la distribution : destruction des monopoles, création d’un organisme national unique de film, autogestion, abolition de la censure… Louis Malle dira plus tard que ce projet de réforme était « impraticable, élitiste et incroyablement bureaucratique ». Néanmoins, cela aboutira en juin 1968 à la création de la SRF, société des réalisateurs français, trait d’union entre les pouvoirs publics et les syndicats patronaux, et à celle de la Quinzaine des réalisateurs en 1969.

Projets et expérimentations

De 1969 à 1970, Louis Malle travaille à un projet inspiré entre autres des écrits de Charles Fourier et de son concept de phalanstère, La Machine, Mort d’une utopie avec Pierre Kast et Jean Claude Carrière, description des derniers moments d’une société idéale, où l’argent n’existe pas, dans une vallée reculée des Andes, qui n’est pas sans rappeler Horizons Perdus (1937) de Capra. Le projet sera abandonné, mais il est possible de consulter dans le fonds différents traitements, synopsis et notes sur le sujet. À cette époque, le cinéaste intervient aussi dans un séminaire sur l’utopie, dont le thème principal est : Que se passera-t-il en l’an 2000 ? .

Louis Malle consigne également dans de nombreuses notes, des essais de substances psychoactives qu’il titre par noms de produits et dont il détaille les effets : « Acide 2, printemps 69… J’essayais un peu trop de faire le malin c’est sûr. Je m’observais et je voulais à tout prix savoir, et aussi libérer des choses cachées… » Il décrit avec force détails ses expérimentations : « Acide, 29 novembre 1971 », Malle évoque une « descente en spirale. Visite de l’autre côté, comportement déconnecté de moi-même, je voyage chez les morts…l’amour est l’antichambre de la mort… idée d’appeler au secours, mais qui ? … je ne sais pas si j’existe totalement, ou si j’ai cessé d’exister. » Il noircit des pages entières, avec une franchise déconcertante, intime et parfois crue.
Note de Louis Malle sur les effets de la Mescaline, extrait (MALLE376-B94)

Le Mexique

Lorsqu’il réalise Le souffle au cœur (1970), Louis Malle constate que son « écriture de cinéaste » a changé, qu’elle est devenue « plus simple, plus efficace, plus charnelle aussi ». L’œuvre « a des allures de premier film, avec son côté autobiographique ». Le succès public et critique, malgré le thème de l’inceste, est au rendez-vous, ce qui ne tranquillise pas Louis Malle, bien au contraire.

En juin 1971, il « fuit » au Mexique et s’installe avec sa compagne à Cuernavaca. Son premier fils naît en septembre. Outre un projet inabouti de documentaire sur l’Amazonie, il écrit en août 71 un texte conséquent de 27 pages, intitulé The Mind as a concentration camp. Véritable miroir de la culture de l’époque, le texte brasse un ensemble de références considérable : le structuralisme, Lévy-Bruhl, McLuhan, Baudelaire, Heidegger… Malle réfléchit sur le renoncement, concept issu de l’hindouisme, compare les mérites des civilisations dites primitives et industrielles, redéfinit les rapports entre « nature » et culture. Il se passionne pour la psychanalyse, s’attarde sur la notion de libre arbitre. Il peut être incisif dans ses observations. En parlant de Freud évoquant les artistes, il note : « incroyablement naïf ! Quand il parle des artistes et des savants, de leur sublimation des instincts ! Quelle blague. Il s’agit de volonté de puissance, il s’agit de narcissisme réorienté… »

Au fil des mois, les évènements de mai 68 continuent de le travailler. On trouve de nombreuses notes non datées, très certainement écrites entre 1968 et 1971, sur le sujet : « Autour de moi, les amis de mai 68 continuaient de militer […] les vieux schémas refaisaient surface, les idéologies traditionnelles de l’extrême-gauche refaisaient surface, les clivages habituels du marxisme. » Dans des notes datées d’octobre 1970, Malle cite à nouveau les amis qui « s’interrogent sur le bien-fondé de cette perpétuelle référence au catéchisme révolutionnaire qui a marqué la grande retombée de mai 68 » et conclut que « la plupart des gauchistes sont retournés allègrement vers la vérité révélée […et qu’] ils sont tous allègrement rentrés dans l’ordre. » En 1989, Louis Malle se souviendra et réalisera Milou en mai, récit picaresque d’un mai 68 vécu par la bourgeoisie de province.

À la même période, un évènement survenu au Mexique scandalise le pays et le trouble. Des jeunes issus de milieux défavorisés sont enrôlés par la police pour infiltrer les milieux étudiants contestataires, et si besoin, les exécuter. On les appelle les « Huares », les faucons. Malle s’attèle avec passion au projet. Il subsiste dans le fonds un traitement d’une trentaine de pages et des coupures de presse relatives à cet épisode tragique. Buñuel lui dit que ce film est une folie. Le gouvernement mexicain, bien sûr, refuse le projet. Louis Malle tentera de rapatrier le projet en France, avant de l’abandonner. Tout ce travail préparatoire ne sera pas vain, puisqu’il lui donne l’idée de faire un film similaire, mêlant des souvenirs personnels et se déroulant en France durant la deuxième guerre mondiale. Ce sera Lacombe Lucien (1974).
Note de Louis Malle sur mai 68 (MALLE376-B94)


Références disponibles à la Bibliothèque du film

Fonds Louis Malle consultable à l’espace chercheurs.

Sur les États généraux du cinéma : MALLE1181-B207

Sur La Machine, Mort d’une utopie : MALLE382-B95, MALLE383-B95, MALLE394-B97

Sur le séminaire « Que se passera-t-il en l’an 2000 ? » : MALLE1182-B207

Sur les « Huares » : MALLE357-B93

Ouvrages

Pierre BILLARD, Louis Malle, le rebelle solitaire, Paris, Plon, 2003.

Philip FRENCH, Conversations… avec Louis Malle, Paris, Editions Denoël, 1993.

Louis MALLE, L’Inde fantôme, carnet de voyage, Paris, Gallimard, 2005.

Louis MALLE, avec la collaboration de Jacques Mallecot et de Sarah Kant, Louis Malle par Louis Malle, Paris, Editions de l’Athanor, 1979.


Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.