En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Histoire orale : en tournage avec William Wyler

Delphine Simon-Marsaud - 16 avril 2018

Ses acteurs et collaborateurs l'ont détesté ou adoré. Avec lui, ils vécurent les tournages les plus difficiles, les plus intenses de leur carrière, les menant chaque fois sur la route des Oscars. Les Hauts de Hurlevents, L'Insoumise, Les Grands Espaces, Ben-Hur, Vacances romaines, L'Obsédé... Ils racontent ici leurs souvenirs, leurs souffrances et leur admiration pour celui qui souffla un vent nouveau sur Hollywood et sut tenir tête aux studios, celui qu'on surnomma « Monsieur 40-prises Wyler ».

Charlton Heston et William Wyler sur le tournage de "Ben-Hur" (1958)

Charlton Heston et William Wyler sur le tournage de "Ben-Hur" (1958)

Avec : William Wyler (réalisateur), Lillian Herman (scénariste), Bette Davis (actrice), Terence Stamp (acteur), Samantha Eggar (actrice), Charlton Heston (acteur), Laurence Olivier (comédien et metteur en scène), Freda Rosenblatt (secrétaire particulière), John Huston (réalisateur), Audrey Hepburn (actrice), Peter O’Toole (acteur), Gregory Peck (acteur), John Kohn (producteur), Daniel Mandell (monteur), David Niven (acteur), Vincent Sherman (acteur et réalisateur), Mary Astor (actrice), Jœl McCrea (acteur), Robert Swink (monteur), Arthur Hurni (figurant), Patsy Ruth Miller (actrice), Talli Wyler (actrice et épouse de William Wyler).


William Wyler : Réaliser des films, voilà ce que je voulais faire. J’avais l’œil pour ça. Je ne me suis jamais senti de faire l’acteur ou écrire des scénarios. Mais réaliser des films, ça oui !

Arthur Hurni (figurant sur Notre-Dame de Paris de Wallace Worsley 1923) : Sur le tournage, Wyler était jeune assistant à la réalisation. Je me rappelle qu’il courait partout, commandait tout le monde, criait aux centaines de figurants : « Allumez vos torches ! Ajustez vos collants ! Vous m’entendez ? », des choses très simples qui devenaient difficiles avec lui. Il nous malmenait. Le tournage était un vrai tumulte.

Patsy Ruth Miller (Esmeralda sur Notre-Dame de Paris) : Wyler m’impressionnait. Il était très rapide, comprenait tout très vite, la caméra, les réglages, les préparatifs…

Lillian Hellman (scénariste) : Je n’ai jamais eu envie de travailler avec des cinéastes conventionnels, et Wyler m’a plu tout de suite. Je crois que nous sommes devenus proches parce que nous étions les deux seuls, dans cet asile de fous de la Goldwyn, à ne pas être complètement cinglés.

William Wyler : Le nom de Sam Goldwyn représentait quelque chose d’important pour moi : la qualité. J’avais fait des films de second ordre, et Goldwyn faisait des films de premier ordre. Dépenser de l’argent ne l’effrayait pas. Ses films bénéficiaient de la pub, de grandes stars, de bons castings, de bons scénaristes. C’était pour moi un pas en avant.

Lillian Hellman : Goldwyn était très enclin à travailler avec de jeunes cinéastes talentueux. On ne peut pas lui retirer cela.

William Wyler : Jusque-là, il y avait toujours quelqu’un qui me glissait à l’oreille d’aller plus vite et qu’on n’avait pas le temps de fignoler. Goldwyn, lui, désirait que je filme les choses comme je l’entendais. Nous avions un seul et même but : faire le meilleur film possible. On s’est souvent battus, mais on le faisait toujours pour la même raison : encore mieux faire.

John Huston : Willy était l’un des rares pour qui Sam Goldwyn avait beaucoup de respect. Il tenait tête à Sam qui était un vrai dictateur.

Daniel Mandell (monteur) : Travailler avec eux était assez compliqué. Ils étaient rarement du même avis, et j’étais au milieu. Je restais assis là et les laissais se battre. La grande différence entre eux, c’était que Goldwyn n’acceptait jamais ses torts.

William Wyler : Même quand Sam était du même avis que vous, il faisait exprès de dire le contraire, juste pour voir jusqu’où vous alliez plaider votre cause.

Lillian Hellman (scénariste) : Willy avait un merveilleux sens de l’image. Il savait mettre tant de choses dans un plan que je n’avais pas besoin de les écrire de façon précise. Je savais qu’il allait les montrer. Avec lui, un seul personnage pouvait faire toute l’action. Il maintenait la caméra fixée sur le visage d’un acteur pendant un temps infini, et puis soudain, vous aperceviez une lueur dans les yeux de cet acteur. Ou alors quelqu’un sortait de l’ombre et apparaissait en pleine lumière, ce qui vous faisait bondir de votre fauteuil.

William Wyler : Gregg Toland a eu une très bonne influence sur mon travail. Sa maîtrise de la profondeur de champ m’a permis de tourner différemment certaines scènes. Quand vous avez trois ou quatre personnages dans une scène, vous tournez normalement un plan d’ensemble puis des plans rapprochés sur chacun des comédiens. Grâce à l’art de Toland, vous pouviez les avoir tous ensemble et le point était fait sur l’arrière-plan. La séquence en devenait plus riche, on pouvait embrasser la confrontation d’un regard, et le spectateur faisait pour ainsi dire son propre montage. J’ai commencé à travailler avec Gregg sur Ils étaient trois en 1936. Après quelques jours de travail, j’entendais dire qu’il voulait quitter le tournage et je ne comprenais pas pourquoi. Je venais d’Universal où j’avais eu de bons chefs opérateurs, mais à qui je donnais des ordres sur la position de la caméra ou le choix des objectifs. Gregg n’était pas habitué à ce genre de traitement car il était créatif. Il voulait être consulté sur les angles de prises de vues et décider du type d’objectif. Le problème fut vite résolu quand je me suis rendu compte de la valeur de ses contributions.

Gregg Toland et William Wyler

Lillian Hellman (scénariste) : C’était un vrai plaisir de travailler avec Wyler. Willy te laissait tranquille. Il disait juste : « Ne te soucie pas des plans. Occupe-toi simplement des dialogues. Ne me dis pas où mettre la caméra. » C’était le paradis. Mais tout le monde n’était pas du même avis. Certains acteurs pensait que Willy était un salopard. Ils souffraient véritablement du nombre de prises qu’il leur faisait faire.

David Niven (acteur sur Les Hauts de Herlevent) : Wyler était un personnage à la Jekyll et Mister Hyde. Un sonofabitch au travail. Il pouvait être aimable, drôle et chaleureux en dehors du plateau, mais c’était un monstre à partir du moment où il posait ses fesses sur son fauteuil de réalisateur.

William Wyler : David Niven n’était pas vraiment acteur au départ. C’était une sorte de playboy de la ville. Lui et Merle Oberon vivaient une idylle. Autant il correspondait à son personnage dans Dodsworth – où il jouait lui-même –, sur Les Hauts de Hurlevent, c’était plus compliqué. Quand il a fallu qu’il pleure dans la scène de la mort de Cathy, les larmes ne lui sont pas sorties des yeux, mais du nez !

Jœl McCrea (acteur sur Ils étaient trois) : Wyler avait tendance à ne s’occuper que d’un ou deux acteurs du film, et à cracher sur tous les autres.

Vincent Sherman (acteur sur Counsellor-at-Law) : Un jour, nous étions censés dîner à sept heures après le tournage, mais Wyler était en retard. Je l’appelle, « qu’est-ce qui se passe ? » Il me répond : « Barrymore n’arrive pas à se rappeler de son texte. Nous avons fait 56 prises. »

Freda Rosenblatt (secrétaire) : À ce moment-là, John Barrymore était incapable de se mettre devant la caméra sans avoir consommé de l’alcool, ce qui accroissait le retard. Il était toujours accompagné d’une personne qui l’aidait à se placer sur le plateau et s’assurait qu’il serait habillé pour la scène suivante.

Vincent Sherman : Une autre fois, nous tournions une scène ensemble et je pensais qu’on en aurait fini en deux heures. Ça nous a pris quatre jours. Barrymore ne connaissait toujours pas son texte. Nous avons dû faire 37 prises.

William Wyler : Il jouait le rôle d’un avocat très bavard parlant très vite. Plusieurs dialogues comprenaient des expressions juridiques qui nécessitaient des connaissances. De plus, c’était à la mode à cette époque de parler très vite à l’écran. Nous étions obligés de lui écrire son texte sur les murs, le plafond ou sur des cartons.

Freda Rosenblatt (secrétaire) : Chaque jour un nouveau feuillet rose arrivait du bureau de production de Carl Laemmle Jr. Ils envoyaient une notification qui disait que si Willy ne finissait pas dans les temps, il se ferait virer du film. Ça n’arrangeait rien à son humeur. Donc parfois quand ces feuillets arrivaient, je les cachais jusqu’à ce qu’il finisse de tourner les scènes. Car l’équipe était morte de trouille face à lui. Il passait sa frustration sur les seconds rôles surtout. Il accablait tout le monde de reproches. Les acteurs étaient parfois à deux doigts de le tuer.

Charlton Heston (acteur sur Ben-Hur) : William Wyler était le meilleur directeur d’acteurs avec lequel j’aie travaillé.

Mary Astor (actrice sur Dodsworth) : Il était méticuleux, pointilleux, et n’avait pas la langue dans sa poche, parfois sarcastique et impatient.

Laurence Olivier (acteur sur Les hauts de Hurlevent) : Quand je me risquai à lui demander des précisions pour tourner une scène du film, il me coupa sèchement la parole : « C’est simplement mauvais, recommencez ! » Bon sang, je l’ai faite debout, je l’ai faite assis. Je l’ai faite vite, lentement. Avec un sourire. Un sourire en coin. En me grattant l’oreille. Dos à la caméra. « Comment voulez-vous que je la fasse ? » Wyler me regarda perplexe : « Je la veux meilleure. »

Terence Stamp (acteur sur L’Obsédé) : Tout le monde m’avait raconté des histoires épouvantables sur Willy. Lorsque nous préparions le tournage, je lui dis : « Au fait, j’ai entendu parler de vous. J’ai entendu dire que vous donniez de véritables punitions à vos acteurs. Vous savez, « 40 ou 50 prises », – comme on l’appelait. Je voulais juste vous dire, moi je n’aime en faire qu’une ou deux. » Wyler me répondit : « Vous me donnez ce que je veux en une prise et nous nous entendrons parfaitement. »

Charlton Heston : Il tournait jusqu’à ce qu’il soit convaincu que ni lui ni vous ne puissiez faire mieux. Travailler avec lui revenait à faire le boulot aux bains turcs. Vous n’étiez pas loin de vous noyer… mais vous en sortiez en sentant la rose.

Bette Davis : C’était un perfectionniste. Il est pour moi le meilleur metteur en scène, l’as des as, et L’Insoumise, l’un de mes films préférés. Il en a fait un chef-d’œuvre. Le premier jour de tournage, il me fit faire 48 prises. Je n’avais jamais fait plus de deux prises de toute ma vie. « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de différent ? » lui dis-je. Il me répondit : « Je le saurai quand je le verrai. » 33 prises plus tard, sans même un merci, il lança : « Ok, ça ira. » Pour la séquence de la valse, le studio avait prévu une demi-journée de tournage. Il ne fallut pas moins de trois semaines pour concevoir un tel morceau de bravoure et tout mettre en boîte !

William Wyler et Bette Davis sur le tournage de "La Vipère" (1941)

William Wyler : J’ai tourné trois films avec Bette Davis et ils ont tous eu du succès. C’est une actrice rêvée pour un metteur en scène. Elle ne jouait pas à la star et ne cherchait pas à commander sur le plateau. C’était une vraie professionnelle. Elle arrivait à l’heure, connaissait son texte et le sens de la scène, et n’avait pas vraiment besoin d’être dirigée.

Bette Davis : Notre première rencontre a eu lieu en 1931 quand nous étions tous les deux sous contrats chez Universal. Je devais faire un essai pour le rôle de la jeune fille dans Orage avec Walter Huston. Obtenir ce rôle aurait donné un prodigieux élan à ma carrière. Pour l’essai, le service des costumes m’avait donné une robe beaucoup trop décolletée. J’en étais rouge d’embarras. En arrivant sur le plateau, j’entendis M. Wyler dire à son voisin : « Que pensez-vous de ces jeunes personnes qui montrent leurs seins dans l’espoir de décrocher le rôle ? » Cette réflexion me coupa les jambes et je fus très mauvaise. En rentrant à la maison ce soir-là, je me suis juré qu’un jour je me vengerais de cet affreux petit bonhomme.

William Wyler : Si vous faisiez une erreur, Bette ne se gênait pas pour vous corriger !

Bette Davis : Mon patron, Hal Wallis, me convoqua un jour pour m’annoncer une bonne nouvelle. William Wyler allait diriger L’Insoumise que je m’apprêtais à tourner. L’heure de ma vengeance avait sonné. Ma carrière, comme celle de Wyler, avait atteint des sommets. Je pouvais alors me permettre d’accepter ou de refuser que M. Wyler dirige le film. J’avais hâte de le rencontrer pour discuter de ses projets… Le grand jour arriva. Je lui rafraîchis la mémoire, mais ayant oublié l’incident, il fut très étonné et son visage tourna au vert. Il était terriblement désolé disant qu’il avait beaucoup changé depuis cette époque. Je ne pus mettre en doute sa sincérité.

Gregory Peck : Les acteurs adoraient travailler avec Willy et je pense que l’une des raisons étaient que les acteurs qu’il dirigeait, recevaient la plupart du temps un Oscar.

Charlton Heston : Plus de trente acteurs qui ont travaillé avec Wyler ont été nommés aux Oscars et une douzaine ont reçu la statuette, sans compter les prix moins prestigieux. Aucun autre réalisateur n’a atteint ce record.

Bette Davis : Être dirigé par Wyler était un défi, une joie et un enseignement. Il était toujours exigeant, souvent grossier. Un jour, il s’exclama : « Si vous n’arrêtez pas de remuer la tête, je vous passe une chaîne autour du cou ». À la fin de la prise, il ne disait jamais s’il était content. Au bout de quelques jours de tournage, je lui expliquai que j’étais le genre d’actrice qui a besoin de savoir si elle répond aux attentes du metteur en scène. Il sourit sans rien dire, mais jusqu’à la fin de la journée, après chaque prise, il s’exclama : « Mer-veilleux, Miss Davis, Mer-veilleux. » J’éclatai de rire et lui dis : « Ok, s’il vous plaît, reprenons l’ancienne méthode ».

Laurence Olivier : Si un acteur connaît des difficultés dans sa carrière, qu’il prie pour rencontrer un homme comme Wyler. J’étais extrêmement arrogant et il me détestait à juste titre. Je pensais tout connaître du métier. Mais je me trompais. Un jour, sur une scène des Hauts de Hurlevent, je me mis à forcer le jeu avec des gestes exagérés. Wyler m’interrompit et dit : « Nom de dieu, que pensez-vous faire là ? Vous vous croyez à l’Opéra de Manchester ? Je veux quelque chose de juste, de vrai. Pas d’une grande performance. » Devant tout le monde, je me pris à dire : « Je présume que le cinéma, ce « petit média anémique », n’entend rien à la grande interprétation ». Les rires fusèrent. Toute l’équipe ricana et je crus que Willy ne s’arrêterait jamais de rire. Je me sentis affreusement bête. Il avait raison. J’étais un imbécile. Un petit connard vaniteux, stupide et prétentieux.

William Wyler, Laurence Olivier et Vivien Leigh sur le tournage d'"Un amour désespéré" (1951)

Charlton Heston : Quand Willy travaillait, il était extrêmement concentré et parlait très peu. En dehors du plateau, c’était un homme charmant et chaleureux. Nous sommes restés amis jusqu’à sa mort, pendant plus de vingt ans. Quand il tournait, il était très différent. Pas si dur – il ne ressemblait en rien aux réalisateurs tyrans armés d’un viseur que les scénaristes adorent caricaturer dans les films. Absorbé, il cherchait au plus profond de lui la vérité de la scène et essayait de transmettre ça aux acteurs. Je pense que c’était ce qu’il y avait de plus difficile pour lui, obtenir des acteurs ce qu’il avait trouvé et cherchait à obtenir.

Terence Stamp : Wyler, comme Fellini, ces gars-là avaient juste à s’asseoir près de la caméra, leur énergie était là, tu la sentais. Ils faisaient sortir de toi des choses extraordinaires.

Bette Davis : Pas un détail, même mineur, ne lui échappait. Il scrutait comme un obsédé, puis devenait sarcastique ou distant, ce qui rendait fou. Il avait ce large sourire avec ses dents écartées, désarmant, et qui pouvait faire fondre un dragon. Mais d’autres fois, il avait un regard diabolique. J’ai le regard diabolique moi aussi ! Au bout d’un moment, nous nous connaissions si bien qu’il suffisait qu’il me regarde et je savais ce qu’il voulait. Il restait silencieux, prise après prise après prise… Alors quand j’étais épuisée, il faisait une suggestion qui donnait une autre tournure à la scène et ça fonctionnait.

Terence Stamp : J’adorais William Wyler. J’aurais pu passer le reste de ma carrière en travaillant avec lui. C’était un type divin. Il avait un véritable flair. C’est certainement le meilleur réalisateur de tous les temps, dans le sens où il n’a jamais eu de raté, ni artistiquement, ni financièrement.

Charlton Heston : Il était aussi un remarquable script editor qui savait parfaitement remanier les scénarios qu’on lui confiait. Il peaufina sans relâche celui des Grands Espaces tout au long du tournage. J’ai beaucoup appris en le regardant rayer chaque mot de trop de chaque dialogue. Son credo était tout droit sorti d’une méthode de principes élémentaires de composition : « éliminer les mots inutiles ». De même dans la remarquable séquence d’ouverture du film : sur fond de générique, le montage alterne les images de la course des chevaux et des roues de la diligence tournant à toute vitesse, sur la musique grandiose de Jerry Moross – probablement la meilleure écrite pour un western. Cette séquence introduit le film et dit tout de son titre The Big Country (Les Grands Espaces).

Terence Stamp : Je n’avais pas de nouveau projet depuis près d’un an quand on m’a proposé de tourner avec Wyler. Je savais que je plaisais bien à l’écran, j’étais confiant. Je n’ai donc pas accepté tout de suite L’Obsédé, car je pensais que le rôle de Freddie me dépassait. Même il me dégoûtait. Aux producteurs qui insistaient, je disais : « Écoutez, les gars, c’est juste impossible. Prenez quelqu’un d’autre. »

John Kohn (producteur) : J’ai dit à Terence : « Écoute, William Wyler est d’accord pour tourner le film. Tu ne vas pas refuser William Wyler, non ? » Il voulait savoir si Wyler le voulait lui vraiment. C’était ça le point essentiel. « Oui, c’est toi qu’il veut. » Lui : « Qui jouera la fille ? »

Robert Swink (monteur du film et réal seconde équipe) : Pour le rôle de Miranda, l’étudiante kidnappée, Frankovich, producteur chez Columbia, tenait à Samantha Eggar. Willy avait eu quelques répétitions avec elle pour voir comment elle travaillait. Il craignait qu’elle ne soit pas à la hauteur.

Samantha Eggar : Je me suis fait virer au bout de trois semaines de répétitions. L’attitude odieuse de Terry Stamp envers moi m’avait fait perdre toutes mes capacités, et légitimement je me suis fait virer. Je suis allée voir Mike Frankovich et lui racontai ce qui s’était passé. Il me dit : « Bon, ne retourne pas tout de suite en Angleterre. Je vais parler à Wyler. »

Terence Stamp : Samantha et moi, on s’est connus à l’école d’art dramatique. Tous les mecs avaient le béguin pour elle. Elle était sublime. Moi-même j’avais le béguin, j’étais sympa avec elle. Mais quand nous avons commencé à travailler, Willy m’a dit : « Je veux que tu n’aies rien à faire avec elle. » Il ne voulait aucune amitié entre nous.

Samantha Eggar : Willy revint me chercher. Nous avons lu le script de bout en bout. Bob Swink jouait le rôle de Terence Stamp. Et Willy ne disait pas un mot. Il se leva simplement à la fin, me serra la main, et dit « À lundi, sur le tournage ! »

Robert Swink (monteur du film et réal seconde équipe) : Willy avait mis une condition à Frankovich. Samantha Eggar ne tournerait que s’il y avait un coach avec elle pendant toute la durée du film. D’ordinaire, l’idée d’un acteur accompagné d’un coach sur le plateau était impensable pour Wyler. Mais cette fois, c’est lui qui choisirait ce coach – la comédienne Kathleen Freeman –, et elle travaillerait avec Eggar selon ses instructions à lui. En l’absence de coach, Eggar n’aurait jamais surmonté le tournage.

Samantha Eggar : Wyler avait toutes sortes de méthodes pour me rendre sans défense et me faire rentrer dans le rôle de la jeune femme séquestrée. Pendant la séquence de pluie, alors que j’arrivais sur le plateau, il claqua des doigts. Au signal, l’accessoiriste me jeta un seau d’eau en pleine face.

William Wyler, Samantha Eggar, Terence Stamp et Federico Fellini sur le tournage de "L'Obsédé" (1965)

Terence Stamp : Il voulait qu’elle vive le rôle. Il ne la laissait pas sortir du plateau de toute la journée. Elle n’avait pas le droit de manger avec nous. Il la voulait dans un état de terreur constant, c’était vraiment très difficile à jouer. Elle ne lui a jamais pardonné la façon dont il l’a traitée sur le plateau. Wyler me mettait dans la confidence. Je devais rester indifférent. Nous étions méchants avec elle et il me disait : « Je sais que ça peut sembler cruel, mais nous allons lui permettre de réaliser une grande performance. » Et le fait est, elle a eu sa nomination aux Oscars et le prix d’interprétation au Festival de Cannes.

Samantha Eggar : Pour une scène de nu que je redoutais, je prétextai un rhume ou une fièvre. Wyler y a cru environ une semaine et demi. Un jour, il débarqua dans les loges et me tapa sur les doigts, me fit revenir à la raison, puis me prit dans ses bras et dit : « Allons, mettons-nous au travail ! » Nous avons donc tourné cette scène d’amour pendant ce qui m’a semblé être des semaines entières. Je ne comprends toujours pas pourquoi j’ai eu à rester aussi longtemps sans aucun vêtement, alors qu’il ne me filmait qu’à partir des épaules. Willy restait toujours assis, ses yeux se trouvant à une étrange hauteur. Mais qu’importe, j’étais là debout avec Terry Stamp, jour après jour tournant cette maudite scène d’amour. Un jour, un crétin se faufila dans le studio avec un appareil photo. On pouvait entendre son déclencheur. Wyler se leva, prit l’appareil, arracha la pellicule et lui botta les fesses jusqu’à la porte. Ce fut l’interprétation la plus extraordinaire de la journée.

Terence Stamp : Pour tourner le flashback paranoïaque de Freddie, Willy vint vers moi et me chuchota : « le goût des timbres ». Rien d’autre. C’est exactement le genre de direction dont un acteur a besoin. Ça me mettait dans l’état d’esprit sans qu’on me dise quoi faire. Freddie léchait des timbres à la banque, et le fait de penser à ce goût collant me donnait un sentiment d’oppression. Une autre anecdote : Maurice Dallimore jouait le voisin pour une courte scène. Le type débarque au studio et c’était ce que j’appelle un Anglais d’Hollywood. Il avait l’air parfait, mais dès qu’il disait quelque chose on pouvait entendre qu’il n’était pas vraiment anglais ou qu’il vivait en Amérique depuis trop longtemps. Il ne pouvait pas quitter son accent. Tout ce que faisait ce mec tombait à plat. Je ne vous dis pas comme il était pâle. Nous avons fait huit ou neuf prises juste pour qu’il ouvre la porte, et à chaque prise le pauvre gars était de plus en plus anxieux. Willy a commencé à l’appeler Barrymore. Il disait : « Ok Barrymore, on la refait. » Il devenait vraiment sadique. J’ai pris Wyler à l’écart et lui ai dit : « Ça ne va pas marcher ». Et il dit tout bas : « Je déteste les mauvais acteurs. »

Charlton Heston : C’est pendant le tournage des Grands Espaces que Willy Wyler décida de réaliser Ben-Hur. C’était un projet à sa mesure qu’il prépara consciencieusement, seul dans son coin. Si le choix du casting était chose aisée, la réalisation de Ben-Hur demandait une énorme capacité physique, mentale et émotionnelle.

William Wyler : D’énormes responsabilités pesaient sur mes épaules. Le travail était long et difficile, et dura huit mois. Il fallait que je tienne le coup, je devais aller jusqu’au bout, trop de choses en dépendaient.

Charlton Heston : Le budget était colossal à cette époque (15 000 000 $) et pouvait mettre en péril la MGM. Pour Willy aussi, c’était risqué. Un échec critique ou commercial aurait entaché sa formidable réputation. Je pense que c’est ce qui l’a décidé, c’était un défi. Jusque-là, il avait réussi des films de tout genre : westerns, drames, comédies, policiers, classiques. À présent il voulait savoir s’il pouvait réussir Ben-Hur. Le film a finalement raflé un nombre de récompenses inégalé, rapporté des tonnes d’argent.

Lillian Hellman (scénariste) : Je pensais objectivement que Willy était le plus grand réalisateur américain. Il était espiègle comme personne. Plein d’humour, si drôle. Il était prêt à faire n’importe quoi. Vraiment n’importe quoi, comme conduire sa moto du plongeoir jusque dans la piscine du Tennis Club de Beverly Hills. Il m’emmenait au travail sur cette moto presque tous les matins. Il passait me chercher chez moi et nous filions à travers Hollywood jusqu’au studio. C’était un moment formidable et j’attendais avec impatience qu’il me ramène à la maison le soir.

Bette Davis : Quand je ne le détestais pas, je l’adorais. C’est le seul mâle qui ait été capable de me contrôler. Il n’était pas beau, mais extrêmement attirant. Nous avons eu cette attirance sexuelle dès le début. Et notre histoire fut compliquée.

Talli Wyler (épouse de William Wyler) : Au sujet d’une rumeur où Willy aurait lancé un ultimatum à Bette Davis pour la demander en mariage, bien sûr rien n’est impossible, mais je pense que si Willy avait vraiment voulu se marier avec elle, il l’aurait fait. Willy faisait généralement tout ce qu’il voulait et je suis sûre que si c’était ça qu’il voulait, il l’aurait fait.

Lillian Hellman (scénariste) : Il y a toujours eu un lien fort entre nous. Nous sommes tombés amoureux dès notre première rencontre. Il n’y avait rien de romantique, c’était simple et facile. Une longue histoire d’amour platonique. Nous nous aimions, c’est tout. Et je pense que ça l’a été toute notre vie.

Freda Rosenblatt (secrétaire) : Ce n’était pas un coureur de jupons, mais il sortait parfois avec des petites actrices du studio. Il savait comment s’y prendre. Très sympathique, il envoyait tout le temps des roses et des parfums à certaines d’entre elles. Un rendez-vous avec Willy comprenait un dîner aux chandelles ou une soirée intime. Et souvent un week-end à Agua Caliente (Palm Springs). Il était très courtois, très européen, toujours gentleman.

Peter O’Toole (acteur sur Comment voler un million de dollars) : William se fâchait rarement contre sa petite Audrey chérie. Elle était vraiment la seule à pouvoir l’amadouer. Audrey Hepburn était délicieuse et il était en admiration devant elle. Je me souviens qu’il lui envoyait des fleurs dans sa loge, uniquement des fleurs blanches.

Gregory Peck (acteur sur Vacances romaines) : Voilà une fille qui savait tout faire sauf verser des larmes… Au moment des scènes poignantes, Wyler était obligé de lui faire une peur bleue pour qu’elle se mette à pleurer.

Audrey Hepburn et William Wyler sur le tournage de "Vacances Romaines" (1953)

Audrey Hepburn : Pour la scène d’adieu, j’étais censée avoir le cœur brisé. Seulement, je n’arrivais pas à pleurer. Je faisais semblant, ça n’allait pas du tout. Je manquais de larmes. Alors on a essayé la glycérine. On a fait prise sur prise, mais ça n’allait toujours pas. Willy s’est planté devant moi et m’a fait vivre un enfer. « Combien de temps crois-tu qu’on va encore attendre ? Pour l’amour du ciel, tu ne peux donc pas chialer un bon coup ? Tu devrais enfin savoir jouer maintenant ! » J’étais tellement secouée qu’il soit si furieux contre moi que j’ai commencé à sangloter. On a fait la prise, et ensuite il m’a serrée dans ses bras pour me consoler. C’est comme ça qu’on apprend. Il savait qu’il ne servait à rien de m’expliquer comment faire. Il fallait juste me faire vraiment pleurer.

William Wyler : C’était une princesse… Mais aussi une toute jeune fille débarquant à Rome pour la première fois, et elle réagissait avec un tel naturel et une telle spontanéité que même moi, vieux bourru que j’étais, je sentais les larmes me monter aux yeux en la regardant.

Terence Stamp : Il suivait toujours son instinct, chose que peu de réalisateurs ont le courage de faire. Pas besoin de prononcer le mot « Action ». Il te regardait et faisait juste un geste de la main. J’aurais vraiment voulu retravailler avec Wyler, plus tard dans ma carrière, en tant qu’acteur plus mûr. Ç’aurait été plus riche encore. J’ai appris ce que j’ai pu de lui, mais j’étais jeune et L’Obsédé n’était que mon deuxième film. Une fois, je lui ai demandé : « Peut-être qu’un jour je me mettrai à la réalisation. Donnez-moi un conseil. Il me répondit : « C’est 80% de script et 20% de grands acteurs à trouver. Rien d’autre. »

John Huston : C’était mon meilleur ami dans le métier. En fait, c’est lui qui m’a fait commencer, en 1930 sur La Tourmente dont j’ai écrit les dialogues. Nous n’avions pas que le cinéma en commun. On aimait les mêmes choses. Faire des virées à Mexico ou à la montagne. C’était un merveilleux compagnon de jeux et on descendait chaque semaine au Casino, où l’on perdait tout.

Lillian Hellman (scénariste) : C’était un homme qui aimait prendre des risques. Je me souviens qu’on était partis faire du ski nautique ensemble. Willy zigzaguait entre les rochers, faisait des sauts très dangereux. À la fin, il revint à la jetée et dit à Orson Welles qui était là aussi : « Eh bien Orson, tu en parles, moi je le fais ! »


Propos extraits de l'ouvrage de Jan Hermans, A Talent for Trouble: The Life of Hollywood's Most Acclaimed Director, William Wyler (Da Capo Press, 1997) ; des biographies de Kirk Douglas, Bette Davis, Audrey Hepburn, Sam Goldwyn ; des articles de Positif n°66 (janvier 1965), n°325 (mars 1988), n°484 (juin 2001).


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.