Toute la mémoire du monde

Festival international du film restauré

Durant cinq jours, du 27 novembre au 2 décembre 2012, La Cinémathèque française met à l'honneur la restauration de films, soit le travail des archives, des détenteurs de catalogues, des historiens et des mécènes, pour permettre aux spectateurs de découvrir ou redécouvrir les œuvres dans une forme proche de leurs origines. Il s'agit d'offrir un parcours qui rende compte de l'actualité de cette activité complexe, travaillée par des questions historiques, techniques, philologiques ou encore éthiques. À l'heure où les technologies numériques renouvellent largement le champ, il est essentiel de montrer ces travaux, mais aussi de les mettre en perspective grâce à des paroles d'experts. Pour sa première édition, le festival propose 44 séances à travers trois sections de programmation, ainsi que des ateliers, conférences, tables rondes, ciné-concerts et démonstrations. Tess, de Roman Polanski, récemment restauré par Pathé, sera projeté en ouverture du festival.

Restaurations et incunables

Cette section, la plus fournie, propose des œuvres venues du monde entier et permet de découvrir des films considérés comme perdus ou circulant dans des versions incomplètes ou dégradées. Citons la restauration en 4K de Lawrence d'Arabie dans le montage voulu par David Lean en 1989 pour cette œuvre tournée en 65 mm ; ou encore le dernier film tchécoslovaque de Milos Forman, Au feu les pompiers !, dont la version distribuée en Tchécoslovaquie en 1967-68 a récemment été restaurée en numérique en Tchéquie, avec le concours d'un groupe d'experts et du chef opérateur du film, Miroslav Ondrícek. La sélection fait aussi la part belle au cinéma muet, avec The Goose Woman (Déchéance) de Clarence Brown (1925), récemment restauré par UCLA. Il s'agit d'un film policier aux accents mélodramatiques et aux décors surprenants, réalisé par un cinéaste devenu célèbre pour ses portraits de femmes, notamment ses films avec Greta Garbo. The Spanish Dancer (La Danseuse espagnole) d'Herbert Brenon (1923), qui marque les débuts de Pola Negri aux États-Unis, a été restauré et largement reconstruit par le EYE Film Institute d'Amsterdam. Dans l'Espagne de Vélasquez, le film fait alterner les scènes d'aventures en vogue à l'époque et des tableaux flirtant avec l'onirisme.

Citons également des programmes de raretés permettant au public de découvrir la merveilleuse collection Corrick, exhumée depuis peu par la National Film and Sound Archive d'Australie. Entre 1901 et 1914, la famille Corrick, des entrepreneurs de spectacle, a diffusé le cinéma en Australie, en Nouvelle-Zélande, mais aussi en Asie du Sud-Est et en Europe. La collection recèle notamment des films à trucs ou peints au pochoir, mais aussi des vues tournées par la famille pour le besoin de ses projections. La Cinémathèque française présentera aussi la collection d'un industriel basque amateur de techniques d'optique, Gregorio Antonio Sagarmínaga (1897-1906). Les séances dédiées à Dino Risi et Hans Richter viendront compléter le portait des deux cinéastes avec un volet documentaire chez le maître de la comédie à l'italienne et des films de commande tardifs pour le cinéaste d'avant-garde.

Hommage à la Film Foundation de Martin Scorsese

La Film Foundation a été créée par Martin Scorsese en 1990 pour sauvegarder le patrimoine cinématographique mondial. Cette fondation aura permis de jeter un pont entre les majors et les principales archives américaines, et de sauver déjà 560 films. Pour le festival, Martin Scorsese a sélectionné sept films, classiques et raretés, tous en une version restaurée, autant de films qui ont inspiré sa propre création de cinéaste.

« You ain't heard nothing yet ! »

« You ain't heard nothing yet! » : cette célèbre réplique venue du premier film parlant, Le Chanteur de jazz, est aussi le titre de la troisième section consacrée aux débuts du cinéma sonore. Les tentatives de produire des sons synchrones avec les images auront été nombreuses depuis la fin du XIXe siècle, le cinéma muet n'est d'ailleurs pas silencieux mais commenté en direct par les bonimenteurs, les conférenciers, et accompagné en musique ou encore bruité.
La Cinémathèque française présente un ensemble de films longtemps disparus, le Phono-Cinéma-Théâtre. Présentée lors de l'Exposition universelle de 1900, l'attraction donne à voir et à entendre des artistes de la Comédie-Française, des théâtres des Grands-Boulevards, du mime et du music-hall. Un programme de Phonoscènes, les Projections Parlantes mises au point par Gaumont (1906-1915), un programme de Vitaphone shorts lancés en 1926 par les frères Warner, ainsi que des exemples précoces de sons optiques (Movietone ou Cinéphone GPP) seront proposés. La Cinémathèque est aussi particulièrement heureuse de pouvoir présenter un spectacle de benshi et de recevoir à cette occasion l'un des rares héritiers de cette tradition, Raikô Sakamoto. L'art théâtral des benshi est une composante essentielle du cinéma pendant toute l'ère du muet. Ils sont les narrateurs respectés du contenu des films.

Seront également proposés plusieurs ciné-concerts exceptionnels. Chloé (Dj) fera un live en direct sur la version muette de Blackmail (Chantage) d'Alfred Hitchcock (1929). Le quatuor Voce puisera dans le répertoire classique pour accompagner le somptueux film réaliste d'André Antoine, L'Hirondelle et la Mésange (1920). Sera également proposée une reconstitution des Impressions cinégraphiques de Germaine Dulac (1930). Ces films seront accompagnés sur scène par un gramophone d'époque, dans l'esprit de cette création, mais aussi dans l'esprit des concerts de disques proposés à cette époque aux mélomanes.

Conférences et ateliers

Un programme de conférences, tables rondes et ateliers permettra de mieux comprendre les enjeux méthodologiques, éthiques et techniques de la restauration de l'image et du son.

 

Pauline de Raymond
Programmatrice de Toute la mémoire du monde